L'idée d'une tombe sans nom / Treiner

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« Ne venez pas. Nous nous sommes trompés. » Manya Schwartzman, jeune révolutionnaire quitte sa terre natale, la Bessarabie, pour construire le socialisme en Union soviétique et disparait en 1937 dans les grandes purges staliniennes après ce dernier message aux siens.

L’origine de cet essai n’a rien à envier aux romans les plus haletants. Au commencement, une rencontre avec une vieille dame qui instille dans l’esprit de l’auteur l’envie d’en savoir plus. Sur la vieille photo passée qu’elle lui montre, les membres de sa famille presque réunie fixent l’objectif du photographe. Nous sommes en Bessarabie, un pays qui bientôt n’existera plus sous ce nom, dans l’entre-deux guerres.

La jeune femme qui soutient avec détermination le regard, à travers les âges, de Sandrine Treiner est Manya Schwarzman. D’elle il ne reste rien si ce n’est quelques lettres envoyées à sa famille après son départ pour l’Union soviétique où elle disparait sans laisser de trace. Personne ne sait ce qu’elle est devenue, pas même sa famille, exilée pendant la guerre en France.

De cette rencontre Sandrine Treiner garde l’envie obsédante de savoir ce qui est arrivé à Manya, de la comprendre, elle et son rêve révolutionnaire, pour enfin élucider le mystère de cette phrase dont sa soeur se souvient encore dans ses vieux jours : « Ne venez pas. Nous nous sommes trompés. »

Entre mes mains je tiens la somme de ce que l’auteur a parvenu à extraire de l’ombre et des mémoires depuis longtemps éteintes, des archives disparues et des fantômes muets : ce qu’il reste de Manya.

L’on a aujourd’hui du mal à imaginer que quelqu’un puisse disparaitre sans laisser de traces. Les tombes, les registres officiels, les traces écrites en tous genres, la mémoire collective et individuelle tissent d’ordinaire un réseau compact autour des disparus qui continuent d’exister en creux dans des familles ou des sociétés qui se souviennent d’eux. L’idée d’une tombe sans nom c’est l’horreur d’une vie oubliée, d’un passage sur terre dont personne ne se souvient, et dont pire, personne ne peut attester.

Difficile également de comprendre ce qu’on vécu les habitants d’un pays, par ailleurs méconnus de nous, qui a tant changé de nom et de géographie que l’identité même de son peuple en est affectée.

A travers ses recherches, ses voyages, ses questionnements, Sandrine Treiner esquisse les contours d’une histoire individuelle happée par l’Histoire tourmentée de l’Europe de l’est entre les deux guerres. Les facettes de son livre reflètent tour à tour les enjeux économiques, sociaux, politiques, humains du rêve puis du cauchemar communiste dans lequel la vie de Manya s’est consumée.

Mais comment dire une vie et le mystère de son intériorité lorsqu’il ne reste rien ni personne pour en parler ?

C’est par ses propres émotions, sentiments et pensées que Treiner tente de construire une tombe digne à Manya, sur les chemins des villes où cette dernière est passée, dans la rue où elle a grandi. Pierre après pierre c’est une tombe de mots et de souvenirs que l’auteur construit en un hommage vibrant, d’une justesse et d’une poésie incroyables, à une femme extraite des couloirs sombres de l’oubli.

Faisant revivre son espoir en un communisme qui libérerait le peuple et soustrairait sa famille -juive- au confinement et au mépris ambiant, l’auteur retrace l’engagement politique et le courage de la jeune Manya qui ultimement perdra la vie dans les tourments de la famine, de la guerre et des purges du parti communiste ordonnées par Staline. Elle aura alors eu le temps de déchanter et de voir son rêve anéanti avant de disparaitre totalement, laissant pour toutes traces quelques lettres.

Cet essai est une entreprise émouvante dont la démarche est profondément belle, et parce qu’il est écrit avec la force poignante d’un désir qui s’accomplit au cours d’un parcours long et complexe, se révèle sublime. C’est par ailleurs une porte d’entrée à de nombreuses questions autour de la mémoire, de l’identité et de l’histoire que chacun devrait être invité à ouvrir pour tout ce qu’il reste à découvrir des nombreux autres inconnus morts dans l’indifférence la plus révoltante.