Journal de la création / Huston

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Aux hommes la création, aux femmes la procréation? Aux hommes les romans et aux femmes les enfants? Aux hommes l’esprit et aux femmes le corps? Cette vieille distribution des rôles, après avoir beaucoup tué (les élans corporels des hommes comme les aspirations artistiques des femmes), est en train de mourir à son tour. Mais les soubresauts sont violents: ils se lisent, notamment, dans la vie des couples d’écrivains qui, depuis un siècle, ont tenté de trouver des manières neuves d’articuler le corps et ses productions, mortelles ou immortelles. Histoires célèbres, comme celles de Scott et Zelda Fitzgerald, Sand et Musset, Sartre et Beauvoir; moins connues ou méconnues, celles de Hans Bellmer et Unica Zürn, Georges Bataille et Laure Peignot, Sylvia Plath et Ted Hughes, Virginia et Léonard Woolf. Histoires où rôdent maladie, malheur, folle, suicide.

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Dolce agonia / Huston

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Dieu, qui se prend sans doute pour un romancier, se livre ici au malicieux plaisir de nous montrer, au début de chaque chapitre, vers quel destin s’acheminent à leur insu douze convives qui passent ensemble une soirée de Thanksgiving dans l’Amérique profonde. Ces convives, campés avec l’autorité que leur donne une romancière rompue à l’art de révéler le vertige des pensées et la valse des sentiments, conversent sur la naissance et la mort, ils discutent de l’existence et de l’amour, ils déballent leurs espérances et leurs désillusions […]. Mais le lecteur, averti du sort qui les attend, assiste à leurs manèges avec, dans sa conscience, le poids d’une vérité qu’il est incapable de leur transmettre. Peu à peu apparaît ainsi l’étrange relation que le roman entretient parfois avec notre propre vie.

Cette quatrième de couverture est exhaustive et non contente de nous présenter un résumé de l’action, elle nous propose aussi son analyse…

Effectivement, Dolce Agonia est le récit d’une soirée à laquelle participent de plus ou moins vieux amis, dont les vies sont liées par de nombreux souvenirs et anecdotes.

D’une manière assez similaire à celle également utilisée dans Le diner de Koch, le récit est découpé en chapitres correspondants au déroulement chronologique de la soirée, de la préparation du repas au digestif. En parallèle le roman est également découpé en plus petits chapitres – ce sont des apartés- correspondant chacun à un des convives. Huston y fait s’exprimer Dieu (en personne) sur la manière dont ce convive trouvera la mort à plus ou moins brève échéance.

Je me suis d’ailleurs demandée si Huston avait un différend à régler avec Dieu tant j’ai trouvé le parti pris audacieux (mais la réalisation médiocre). Le Dieu de Nancy Huston est mesquin, cynique et arrogant, exactement tel que nous nous le figurions aisément quand, adolescents, nous nous insurgions contre tant de malheur dans le monde, nous représentant Dieu tel un « enfant jouant avec une loupe au dessus d’une fourmilière ».

Pourtant ces parties où Dieu est le narrateur sont probablement les plus intéressantes du livre; elles apportent du rythme à un roman qui en manque par ailleurs. L’idée de la grande fresque des esprits et des souvenirs était effectivement ambitieuse mais aurait nécessité une exécution au millimètre près. Au lieu de ça, la narration se perd sans arrêt, passant d’un personnage à un autre toutes les dix lignes pour un voyage solitaire dans la mémoire de la personne concernée.

Le nombre de convives pose également un problème. On nous rappelle de façon maladroite en tout début de roman, qui fait quoi et qui est en couple avec qui alors qu’on aurait pu être en droit d’attendre des 500 pages de ce roman qu’elles nous l’apprennent de manière naturelle. Très rapidement je me suis trouvée débordée par le nombre de personnes, la confusion des noms, des histoires, des parcours, des pensées. Généralement ce genre de flou artistique se dissipe au fur et à mesure qu’une intrigue s’installe et que les personnes se campent avec distinction, mais pas ici.

J’imagine que derrière ce roman existe un réel travail pour déterminer en amont la vie de chaque personnage. Chacun porte en soi une sorte de roman que le narrateur ouvre épisodiquement pour nous en laisser suivre un épisode de plus. Il y a là une tension qui aurait pu être mieux exploitée afin de créer de l’attente du côté du lecteur. En réalité toutes ces intrigues ne convergent pas, il n’y a ni chute ni point culminant, rien que des histoires individuelles qui se déroulent dans la tête de chacun et ne se rencontrent que rarement.

La réelle préoccupation de ce roman, celle qui transparait en filigrane, c’est la mort qui nous attend tous, et avant elle la vieillesse et la solitude. Que l’on connaisse la façon dont chaque personnage mourra ne manque pas de mettre en avant le caractère fugace mais aussi futile, parfois, de la vie. Je trouve d’ailleurs que la vision de Huston est particulièrement pessimiste à ce sujet. Il est logique qu’arrivé à un certain âge le nombre de disparus dans une histoire individuelle soit important mais de là à proposer un Alzheimer, des victimes de Tchernobyl, un frère décédé, un enfant mort par overdose, deux cancers… je trouve ça invraisemblable.

Finalement c’est à travers son propre personnage que Nancy Huston exprime le mieux son inquiétude :

Les choses les plus importantes font défaut, se dit Rachel, dans les livres que l’on écrit et qu’on enseigne. Si peu d’entre eux évoquent le déclin du désir. L’enlaidissement, la fragilité, l’effroi. La douleur qui nous obstrue la gorge.

Reflets dans un oeil d'homme / Huston

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C’est très en retard sur la polémique causée par cet essai que je suis tombée dessus par hasard, totalement inconsciente des débats qu’il avait suscités. Cet essai très personnel de Nancy Huston (elle s’appuie à de nombreuses reprises sur son expérience personnelle de jolie fille) est paru en avril 2012 et a été l’occasion d’un débat renouvelé entre les défenseurs de la théorie du genre -la femme ne s’inscrit dans des comportements jugés féminins que parce qu’elle a été éduquée comme une petite fille et a donc assimilé les codes qui y sont rattachés- et les partisans d’une théorie qui considère l’homme et la femme comme des individus fondamentalement différents entre lesquels ne peut exister d’égalité que celle qui reconnaît les particularités de chaque genre (la femme et l’homme ne pouvant donc pas revendiquer une égale condition).

En réalité il me semble que ce débat est un faux débat puisque ces différences sont évidentes. Nancy Huston axe ainsi son discours sur ces différences, dont le postulat de départ est : l’homme est génétiquement programmé pour « essaimer » et féconder le plus de femelles possible, quand la femme, elle, est biologiquement supposée porter des enfants et donc chercher un partenaire fiable, sur lequel elle puisse compter.

Le livre qui, au départ, a pour but de traiter du regard masculin sur la femme, et de la femme regardée, s’ouvre sur ces mots :

Belle comme une image

Des yeux masculins regardent un corps féminin : immense paradigme de notre espèce. pendant les deux mille millénaires de la vie humaine sur terre, le lien chez les mâles entez regard et désir a été une simple donnée de l’existence. L’homme regarde, la femme est regardée. L’homme appréhende le mystère du monde, la femme est ce mystère. L’homme peint, sculpte et dessine le corps fécond; la femme est ce corps.

Certes, les femmes regardent les hommes aussi et les hommes regardent les hommes et les femmes regardent les femmes…Mais le regard de l’homme sur le corps de la femme a ceci de spécifique qu’il est involontaire, inné, programmé dans le « disque dur » génétique du mâle humain pour favoriser la reproduction de l’espèce, et donc difficilement contrôlable. Ses répercussions sont incalculables, et très largement sous-estimées.

Une fois que l’on est sensibilisé à ce thème on le voit partout, pour la bonne raison qu’il est partout. Il fait l’objet de mille proverbes, expressions, commentaires populaires. « Elle m’a tapé dans l’œil », disent les hommes français; « A l’époque, dit-on plaisamment en anglais, tu n’étais même pas une lueur dans l’œil de ton père ».

Etape 1 : « Mon dieu ce livre est génial ! »

J’ai personnellement trouvé que prendre conscience de ces différences hommes/femmes rendait pas mal de choses compréhensibles dans les relations qu’entretiennent au quotidien les deux sexes. De façon très raccourcie on peut en revenir à la vision manichéenne qui consiste à dire que les hommes ne pensent qu’au sexe quand les femmes ont besoin de sentiments. Même si je conteste cette vision des choses qui rabaisse la femme au rang d’être niais, incapable de chercher du plaisir s’il ne débouche pas sur la procréation, cette vision a au moins le mérite d’expliquer les mécanismes inconscients qui président au choix d’un partenaire sexuel (je pense néanmoins que ces mécanismes ont tout intérêt à être dépassés). Les hommes chercheraient ainsi une femme fertile qui permettra la meilleure expression des gènes de l’homme : les hommes recrutent donc au physique. Les femmes de leur côté chercheraient un homme pour les épauler et subvenir à leur besoin et ceux de leur progéniture : les femmes ont recours à l’affect.

Etape 2 : « J’ai raté un épisode ou bien ? »

Et puis soudain, perplexité. Nancy Huston, que je prenais pour une féministe avec son point de vue original sur la séduction, commence à tenir des propos que je n’arrive pas à rapprocher d’un quelconque discours féministe. Elle aborde pourtant de nombreuses questions intéressantes comme celle de la prostitution entre autres. D’une position très classique condamnant la prostitution, l’auteure glisse doucement sur une pente savonneuse jusqu’à un mépris affiché des prostituées.

Le point d’orgue est atteint lorsque Huston joue la carte de la mauvaise foi jusqu’au bout et va jusqu’à proposer un service civique rendant obligatoire la prostitution pour toutes les jeunes filles atteignant la majorité.

Je refais pour vous le raisonnement fallacieux : « la prostitution existe depuis toujours »-> « la prostitution existera toujours car les hommes auront toujours inscrit dans leur gêne le besoin de féconder un maximum de femmes »-> »il n’y a rien à faire » -> »Et pourquoi ce serait pas vos filles à toi, toi et toi, qui se prostitueraient ? »-> »instaurons la prostitution obligatoire à la place du service militaire pour les filles ! »

Je trouve cette attitude indigne d’une personne intelligente qui prétend mener une vraie réflexion sur les questions de genre et par ailleurs je trouve le sujet un peu éloigné du champ de travail défini dans l’introduction…

Etape 3 : « Finissons-en ! »

Je finis cette lecture totalement agacée. Je la bâcle et je passe à autre chose. Je suis complètement sidérée par les positions plus ou moins assumées que tiens Nancy Huston au bout de quelques chapitres. On passe du constat de la différence fondamentale qui sépare les hommes et les femmes pour en arriver à une apologie de la maternité. Huston prend des partis tout à fait personnels et contestables sur la société actuelle, nous dépeignant l’image d’une femme soumise et contrainte par l’esthétique contemporaine de la femme mince et lisse. La femme qui ne veut plus enfanter a renoncé à sa destinée biologique et est ainsi aliénée, flottant sans but ni raison d’être dans l’existence. Cet éloge de la destinée biologique de la femme m’assassine, tout comme son mépris pour ceux dont les pratiques sexuelles ne visent pas directement la procréation :

Bien plus qu’ils ne se l’imaginent, les libertins et les queers ressemblent aux moines et aux bonnes sœurs : tous ces anti-breeders (opposants de l’engendrement) s’évertuent à contrer la biologie, à faire un pied de nez à la programmation génétique. Pas de problème. Ils peuvent s’amuser comme ils veulent, que ce soit par l’abstinence ou le fist-fucking ; l’espèce s’en moque car ceux qui la narguent disparaissent sans laisser de trace.

Au final je m’avoue déçue par cet essai dont les débuts me promettaient les joies d’une pensée originale, bien documentée, argumentée et menée par une plume efficace sachant faire la part belle aux expériences personnelles. Des expériences personnelles, oui, une pensée originale, non. Juste une diatribe de plus contre tout ce qui s’éloigne de la norme et ne vise pas entretenir un schéma des relation hommes-femmes séculaire.

Pour une critique (bien) plus complète vous pouvez lire ICI l’excellent article de Mona Chollet, elle-même auteure d’un essai : beauté fatale