Mémoires d'une jeune fille rangée / de Beauvoir

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Je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin: je pensais à présent que la littérature me permettait de réaliser ce voeu. Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de coeurs. En écrivant une oeuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l’humanité: quel plus beau cadeau lui faire que des livres? Je m’intéresserais à la fois à moi et aux autres; j’acceptais mon ‘incarnation’ mais je ne voulais pas renoncer à l’universel: ce projet conciliait tout; il flattait toutes les aspirations qui s’étaient développées en moi au cours de ces quinze années.

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Le deuxième sexe / de Beauvoir

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Pour être honnête d’abord je dois préciser que je n’ai lu que le tome 2 de cette œuvre beaucoup plus dense que je ne l’imaginais. Le tome 2 pèse son poids (à peu près 600 pages) et mes expériences m’ont révélé qu’il peut absorber à peu près un litre d’eau. D’où la sensation d’avoir une brique dans son sac. Une brique qui aurait le volume d’un petit chou-fleur après hydratation, je précise.

Pour celles et ceux qui voudraient donner sa chance à cette lecture incontournable  à mon avis, le tome 1 aborde des questions d’ordre biologiques et statistiques (reproduction, particularités physiques des hommes et des femmes, temps de travail moyen au sein du foyer etc…).

Le tome 2 me paraissait plus pertinent puisqu’il étudie de près le processus d’éducation différencié entre les filles et les garçons, celui qui conduit les femmes a assumer des rôles d’épouses et de mères, et qui est plus connu pour être exprimé ainsi :

On ne nait pas femme, on le devient

Nous suivons donc l’éducation et la formation de la petite fille, de ses premiers mois jusqu’à l’âge de la vieillesse, en passant par toutes les étapes cruciales de la vie de la femme : amour, mariage, enfants.

Certains objecterons, à raison, que l’essai étant paru en 1945, sa validité est quelque peu contestable dans nos sociétés contemporaines où les femmes sont libres de travailler, ont accès à la contraception et ne sont plus obligées de se marier pour accéder à un statut social. Certes. Et pourtant, j’ai été frappée de tant me reconnaître entre les lignes de Beauvoir. Pas que je sois contrainte par un père ou un mari, ni que je sois empêchée dans l’assouvissement de mes ambitions. Non. Simplement que des mécanismes discrets mais persistants continuent de présider à l’éducation de la fille et de la future femme. Ce sont des idées reçues, des habitudes, des manières de faire et de penser qui ont la vie dure.

Plus que tout ce sont des manières de penser que les femmes elles-mêmes mettent en œuvre inconsciemment. Je suis la première à reconnaître que l’incompréhension peut planer face à l’attitude apparemment paradoxale des femmes (d’aujourd’hui et d’hier) : pleines de volonté elles veulent s’émanciper et réclament des prérogatives autrefois réservées aux hommes, mais elles jouent en même temps de leur séduction et désirent encore être courtisées et choyées par les hommes.

Cet essai est éclairant parce que justement il décrypte les mécanismes inconscients et appris de ce paradoxe féminin. Simone de Beauvoir s’aide d’ailleurs de nombreuses références littéraires et propose une vision qui va bien au-delà de sa condition individuelle. Je trouve qu’elle touche vraiment à quelque chose d’universel, de profondément présent en chacun d’entre nous, et cela sans juger avec ce ton polémique que l’on attribue volontiers aux féministes. Vous ne trouverez pas dans ce livre de revendications avec bannière à la main.

Donc, quel est l’intérêt de lire ce (gros) livre me demanderez-vous ?

1) C’est un grand moment pour l’élaboration d’une solide culture générale. Autant pour ouvrir d’autres portes sur la question du féminisme que pour se donner le droit de la critiquer.

2) C’est une révélation pour toute femme qui s’est déjà demandé pourquoi il est si difficile de tout concilier : vie amoureuse, ambitions personnelles, réalisation de soi…

3) C’est un manifeste et un gros coup de pied au cul pour celles qui, comme moi, se reconnaissent à chaque mot du chapitre traitant de « l’amoureuse » qui ne fait qu’attendre que le bonheur lui soit distillé avec patience par l’être aimé, se condamnant elle-même à une passivité engendrant déception, aigreur et frustration.

4) Si vous avez l’impression d’être la seule névrosée qui a des réactions disproportionnées en vertu d’une croyance à un idéal qu’il est impossible d’atteindre dans la vie quotidienne, vous aurez le plaisir d’apprendre que vous n’êtes plus seule et que nous sommes nombreuses à vivre dans la certitude de notre solitude face à des hordes de femmes parfaites à qui tout réussi.