Eichmann à Jérusalem / Arendt

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Il y a quelques semaines sortait au cinéma Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta. Le nom du film, peut-être un peu trop générique, ne dit rien du véritable sujet traité. D’ailleurs la bande annonce suggère plus un film d’une triste banalité sur une femme qui travaille beaucoup, plutôt qu’une véritable réflexion sur un sujet historique.

Précisons que le noyau dur du film, comme du livre qu’il évoque, est celui de la capture en 1960 d’Eichmann, ancien dignitaire nazi, par l’Etat d’Israël. Retrouvé en Argentine où il s’était inventé une identité, il est jugé lors d’un long procès (au moins deux ans) à l’issue duquel il est condamné à mort et exécuté. Hannah Arendt, elle-même d’origine juive, se porte alors volontaire pour couvrir le procès et en rédiger les chroniques pour le New Yorker, journal américain.

Hannah Arendt, jusqu’à la sortie de ce film, n’était pour moi qu’une philosophe parmi tant d’autres, celle que mes professeurs en prépa littéraire avait associée à son très célèbre Condition de l’homme moderne. Cette oeuvre étant surement très intéressante par ailleurs, je ne la recommande néanmoins pas du tout, jamais, à une personne qui voudrait se faire une idée sur Hannah Arendt. Déjà parce qu’il est ridicule de réduire la femme à son étiquette de « philosophe » : Eichmann à Jérusalem n’est absolument pas un traité de philosophie. Elle-même préférait d’ailleurs qu’on la désigne comme professeur de théorie politique plutôt que comme philosophe. Et puis je trouve qu’il est plus facile d’appréhender son écriture et son mode de pensée par l’aspect historique. N’oublions pas que l’oeuvre, qui retrace le procès d’Eichmann, s’appuie sur des faits historiques documentés et analysés.

La grosse découverte de l’année est donc que derrière la philosophe lambda  -les cours interminables de philo ne lui ont pas rendu justice- se cache une femme à l’écriture acérée et à l’intelligence vive; quelqu’un que tout compte fait on peut envisager de lire.

En réalité, voir le film et lire le livre n’est absolument pas redondant -pour ceux qui se demandent- puisque le film amorce la lecture du livre pour ainsi dire. Il nous montre le travail en amont et en aval du procès mais ne passe que très peu de temps sur le déroulement du procès lui-même. La réalisatrice à d’ailleurs brillamment inséré des images d’archives du procès -images qui parlent d’elles-mêmes- plutôt que de faire interpréter les personnages historiques par des acteurs. On y voit travailler Hannah Arendt à la rédaction du livre. D’où l’intérêt de combiner les deux.

Le réel intérêt du livre ne réside pas dans la description du procès mais dans l’interprétation des faits donnée par l’auteur. Son analyse les surplombe toujours et ouvre à une compréhension critique des situations, des faits et des protagonistes. Il est fréquent de trouver des passages qui mentionnent non seulement ce qui est dit au cours du procès, les questions posées, mais également les faits passés sous silence soit par l’accusation, soit par la défense. L’auteur se pose ses propres questions et arrive à ses propres conclusions en défendant sa célèbre théorie (découlant de son analyse du procès) de la banalité du mal.

C’est son point de vue unique sur le cas Eichmann qui causera tant de débats et de polémiques après la publication de ces chroniques. Sa particularité est de défendre l’idée que, loin du fantasme populaire selon lequel Eichmann aurait à lui seul mené la solution finale en monstre froid et calculateur, ce dernier n’aurait été en réalité qu’un insignifiant fonctionnaire sans conscience morale.

Pour aller encore plus loin elle suggère qu’Eichmann n’aurait été qu’un simple d’esprit dont l’usage de la langue -pauvre et bourré de phrases cliché- révèle l’incapacité à penser, et donc l’incapacité à discerner le bien du mal.

Dans les années 60 où le traumatisme est encore bien présent et où de nombreuses parts d’ombre demeurent au sujet de la Shoah, cette théorie choque. D’autant plus qu’elle inculpe les nazis mais aussi les dirigeants des conseils juifs de l’époque dans le processus de la déportation et de l’extermination du peuple juif. C’est tout particulièrement l’idée que l’extermination des Juifs n’aurait pas frappé autant d’individus si les conseils juifs n’avaient pas joué un rôle dans leur propre extermination qui donne cette portée hautement polémique à la théorie d’Arendt.

Quelle que soit la vision générale de la Shoah que l’on ait avant la lecture du livre, l’écriture précise et tranchante de Hannah Arendt dépeint un tableau que l’on ne soupçonnait ni dans sa complexité ni dans son fonctionnement effectif. Ce livre donne une idée bien plus précise que tous les cours d’histoire et assurément ne laisse pas indifférent.

A mettre entre toutes les mains avides de compréhension.