La plaisanterie / Kundera -Citations-

Sur le thème de l’amour

« On parle volontiers de coup de foudre; je ne suis que trop conscient de ce que l’amour tend à créer une légende de soi-même, à mythifier après coup ses commencements, aussi me garderai-je d’affirmer qu’il s’agissait ici d’un amour aussi prompt; mais cette fois-ci il y eut vraiment une sorte de voyance : l’essence de Lucie ou- s’il me faut être tout à fait précis- l’essence de ce que Lucie devint ensuite pour moi, je l’avais comprise, ressentie, vue immédiatement et d’un seul coup : c’est elle-même que Lucie m’avait apportée, comme on apporte des vérités révélées.

« Je me disais que Lucie, si fort que je l’eusse aimée, si parfaitement unique fût-elle, était inséparable de la situation dans laquelle nous nous étions connus et l’un de l’autre épris. C’était, me semblait-il, commettre quelque erreur de raisonnement que d’abstraire la femme aimée de l’ensemble des circonstances dans lesquelles on l’avait rencontrée et fréquentée, de s’appliquer, au prix d’une concentration mentale obstinée, à l’épurer de tout ce qui n’était pas elle-même, donc de l’histoire qu’on vivait avec elle et qui donnait sa forme à l’amour. »

« Et comme Lucie m’était devenue un passé définitif (qui en tant que passé vit toujours, et en tant que présent est mort), lentement elle perdait pour moi son apparence charnelle, matérielle, concrète, pour de plus en plus se défaire en légende, en mythe écrit sur parchemin et caché dans une cassette de métal déposée au fond de ma vie. »

« Et pourtant, pour obtenir alors ce corps désespérément désiré, il aurait suffit d’une chose si simple : la comprendre, s’orienter en elle, l’aimer non pas seulement pour cette partie de sa personnalité qui s’adressait à moi, mais aussi pour tout ce qui ne me concernait pas directement, pour ce qu’elle était en elle-même et pour elle. »