D'après une histoire vraie / de Vigan

 

Delphine est le personnage principal de ce roman. Faut-il y voir l’auteur, son double ou un personnage de fiction ? C’est dans les méandres d’une amitié qui tourne mal que l’on entre dans les coulisses de la création littéraire.

Voilà un roman qui brouille les pistes et propose au lecteur une expérience littéraire hors norme. Delphine de Vigan nous embarque ici dans un univers parallèle où la frontière entre fiction et réalité n’est plus si évidente.

Dès les premières lignes il apparait ainsi que le personnage principal, une certaine Delphine qui est écrivain et vient d’écrire un roman sur sa propre mère, n’est autre que l’auteur elle-même. Ponctué de détails tous plus vraisemblables les uns que les autres, sur sa famille, son travail d’écrivain, ses habitudes, le récit nous installe dans une lecture trouble qui a toutes les apparences du réel. La construction de trompe l’oeil est minutieuse, méthodique voire chirurgicale. On se surprend à essayer de démêler le vrai du faux, ce qui est vraisemblable de ce qui l’est moins. Et l’on a envie d’y croire.

D’après une histoire vraie est en réalité un roman diabolique qui joue avec le lecteur et ses désirs. Qui n’a pas été un jour attiré par les mentions « inspiré d’une histoire vraie » ou « inspiré de faits réels » ? Que ce soit au cinéma ou en littérature, la véracité et l’authenticité des faits nous appellent et stimulent en nous des tendances voyeuristes que nous avons du mal à nous reconnaitre.

L’intrigue est simple : Delphine vient de publier un roman qui a fait grand bruit. Elle sort à peine d’une période d’attention médiatique éreintante à laquelle se sont ajoutées les réactions pour le moins mitigées, quand elles n’étaient pas franchement hostiles, de son entourage. Elle vient en effet d’écrire un roman sur le suicide de sa mère.

Dans cet entre-deux qui suit le succès et précède directement le retour à l’écriture, Delphine rencontre L. dans une soirée. De cette femme qui fascine l’auteur nous ne saurons pas le nom. Un autre petit effet de réel parmi tant d’autres pour nous dire la véracité de l’histoire. Ou en tout cas nous y faire croire, comme dans les romans-confession où il faut protéger l’identité des personnes concernées.

L. (« elle », cette autre, ce double maléfique de l’auteur) est une femme charismatique qui ne tarde pas à devenir indispensable à Delphine. Est-ce parce qu’elle a cette assurance, ce charme captivant qui manquent à l’auteur ? Elles deviennent en tout cas très proches, au point de se voir quotidiennement et de tout partager. Sauf qu’à bien y regarder, L. s’est frayée un chemin dans la vie de Delphine tout en gardant une part de mystère et de secret qui questionne.

Voilà pour l’intrigue. D’après une histoire vraie est un des récits les plus riches que j’ai lu sur la création littéraire. Parce que l’auteur nous y fait part, à travers son propre personnage, de nombreuses réflexions qui éclairent de l’intérieur de processus de l’écriture. Et donne par ailleurs un cadre concret à la démarche.

La dimension méta-littéraire est renforcée par le discours que tient L. à Delphine qui a du mal à se remettre à l’écriture. Un grand débat sous-tend le roman entre leurs points de vue opposés. A travers ces deux personnages, De Vigan fait toutes les voix et se donne la réplique à elle-même : L. affirme que les lecteurs veulent du réel, qu’ils sentent lorsqu’un personnage de fiction est une pure invention. Elle enjoint la Delphine du roman a écrire encore en s’appuyant sur son expérience propre. Delphine, elle, défend l’idée que toute écriture de soi est forcément fiction. Celui qui a déjà essayé de retranscrire un dialogue qui a réellement eu lieu le sait : il faut combler les trous de la mémoire, adopter un point de vue qui sont déjà du ressort de la fiction.

Mais comment démêler le vrai du faux dans cette histoire ? La base, solide, du roman, semble impossible à remettre en question. L’histoire tissée autour se nourrit de ce contexte réel et vient l’enrichir sans qu’il soit possible de tracer une ligne nette entre fiction et réalité. Peut-on seulement parler de « faux » ? Car n’y a t-il pas toujours une part de vérité dans la fiction ?

Un jeu ambigu que continue de jouer Delphine de Vigan : elle ne dit jamais le fin mot de l’histoire dans ses interviews.

Et fait sonner un peu plus vrai encore cette citation, extraite du roman, en forme de clin d’oeil :

Je suis presque certaine que vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. […] D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque serait inventé.

Démoniaque, je vous disais. On peut aussi ajouter géniale.

 

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