Etre féministe et mère : la contradiction ?

C’est au détour d’une lecture, Le conflit, la femme et la mère d’Elisabeth Badinter, que la question surgit.

Je suis alors déjà bien avancée dans un propos qui décrit l’ampleur des impératifs que la société impose aux femmes en âge / sur le point de procréer : psychose autour de l’alcool et de la cigarette, retour au naturel avec la valorisation de l’accouchement non médicalisé et promotion de l’allaitement prolongé.

Des impératifs qui semblent d’autant plus légitimes que les femmes ont désormais le choix d’avoir des enfants. Pas question de se réfugier derrière une mauvaise volonté anachronique : les accidents n’arrivent qu’à celles qui refusent de contrôler leur fertilité avec les moyens désormais accessibles à toutes.

Soudain prise d’un doute je file sur Wikipédia et cherche la fiche d’Elisabeth Badinter, l’auteur de l’essai. Figure emblématique du féminisme français, elle est connue, entre autres, pour avoir lutté contre l’idée d’un instinct maternel pré-existant chez la femme. Mais autre chose, et c’est là que je trouve ce que je cherchais : elle est aussi mère de trois enfants.

Trouble et suspicion, comment peut-elle s’insurger contre le poids de l’enfant sur la destinée féminine tout en remplissant elle-même le rôle de cette femme d’intérieur qui veille sur ses poussins pendant que le monde continue de tourner – sans elle ?

Comment peut-elle concilier l’inconciliable : expliquer les choix de celles qui refusent la tyrannie de la maternité, dénoncer l’insupportable pression que la société place sur leurs épaules, tout en ayant elle-même consacré une part probablement non négligeable de son existence à aliéner sa propre liberté : changer des couches, faire des biberons, des lessives, se coucher et recommencer. Jusqu’à n’être, au moins quelques temps, qu’une machine à entretenir la vie de ses enfants.

Peut-être que les deux ne sont pas si inconciliables au final. On pourrait se dire que c’est précisément parce qu’elle a vécu la maternité qu’elle peut se permettre de décrire les renoncements qui l’accompagnent. Et de défendre une autre voie : celle qui correspond à chacune, qu’elle permette où non à la femme d’accomplir sa « destinée » biologique.

Malgré tout, mon malaise persiste, je me sens presque trompée, flouée. Comment adhérer aux propos de quelqu’un qui ne met pas ses propres opinions en pratique ? On cherche à faire un lien entre la personne et ses idées. On suspecte Badinter de défendre le droit des femmes à ne pas procréer parce qu’elle même n’est pas heureuse de l’avoir fait.

Et pourtant une telle idée paraît révoltante, non ? Comme si on trouvait louche que Zola décrive la condition des ouvriers sans en avoir été un lui-même. Louche qu’une femme soit féministe et ai des enfants. Inconciliable. Impardonnable. Trahison ?

Cette apparente contradiction soulève un point intéressant : dans quelle mesure doit-il y avoir continuité entre la vie de l’auteur et ses écrits ? Un homme peut-il défendre les droits des femmes, quelqu’un d’obèse peut-il écrire un manuel de diététique ? Il se trouve pourtant des écrivains pour écrire sur des vies qui ne sont pas les leurs. Qui décrivent des paysages qu’ils n’ont vus qu’en photo quand ils ne les inventent carrément pas.

Cela nous ramène aussi à ce que Nancy Huston décrit très bien dans son Journal de la création : les auteurs hommes se partagent le transcendant, le monde des idées, des concepts. Aux femmes on laisse le soin des enfants, des moyens de la vie quotidienne : le monde matériel, bassement trivial. Créer la vie physique et l’entretenir, cuisiner, nettoyer et recommencer chaque jour n’est pas compatible avec un engagement total dans les hautes sphères de la vie intellectuelle. En tout cas c’est le constat que fait Huston en analysant les rapports de plusieurs couples d’écrivains célèbres, dans l’histoire, tout en questionnant le rôle de sa propre maternité dans son travail d’écrivain.

Les mères, des auteurs comme les autres ?

Le café : Crazy Mango

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