Plongée métalittéraire avec Leviathan / Paul Auster

leviathan p auster

 

Un homme est retrouvé mort, au bord de la route. Il s’est suicidé en déclenchant une bombe artisanale sans causer aucune victime. La police ne sait pas encore qui est cet inconnu mais Peter Aaron sait déjà qu’il s’agit de son ami Benjamin Sachs et parce que le FBI risque de bientôt frapper à sa porte il doit raconter comment son ami en est arrivé là.

Avec Leviathan Paul Auster nous embarque une fois de plus dans une de ses intrigues, fascinante dès la première page. En quelques paragraphes l’attention du lecteur est toute disponible, concentrée sur l’univers que l’auteur dessine mot après mot en quelques traits d’une précision chirurgicale.

La langue est épurée mais parvient à atteindre un niveau de profondeur que l’on retrouve systématiquement dans les romans d’Auster. Ses intrigues me donnent souvent l’impression de me pencher d’un peu trop près du bord d’un lac sombre et profond, le genre d’endroits qui excitent une attirance malsaine et aussi inexplicable qu’irrépressible.

Cette profondeur angoissante tient en grande partie à l’aspect métalittéraire qu’on ne manque pas de trouver ici, dans une version raffinée qui brouille les pistes et cultive une ambiguïté délicieuse entre Paul Auster et son personnage principal, lui aussi écrivain. Auster va jusqu’à jouer avec le titre même de son roman : Leviathan étant le nom que Ben Sachs donne à un roman inachevé, nom que Peter, le personnage principal, décide alors de donner en hommage à son propre récit des faits, autrement dit, le roman que l’on tient entre nos mains.

La vraisemblance des intrigues est probablement un élément auquel j’attache beaucoup d’importance et Auster est un auteur que je trouve fascinant pour sa déconcertante capacité à mêler rencontres qui arrivent selon des modèles complexes mais réalistes et personnages improbables. C’est un savant mélange subtilement dosé d’originalité qui prend l’apparence de l’ordinaire.

Leviathan exhibe les mêmes entrelacs complexes de relations que Moon Palace ou La trilogie New-Yorkaise en emboitant les récits des personnages dont les anecdotes individuelles, racontées sur différents niveaux de temporalité, finissent par dessiner le paysage complexe d’une vérité qui change selon les points de vue et n’existe nulle part.

A un certain moment il semble pratiquement que le roman arrive à exister sans son auteur. Les morceaux de récit qui reconstituent l’histoire de Benjamin Sachs et de sa relation avec Peter Aaron sont apportés par ce dernier qui les tient lui-mêmes des autres personnages. C’est le personnage principal qui construit le fil de l’histoire  et il faut reconnaitre à Paul Auster la maitrise totale de l’art délicat de rendre ses personnages auto-suffisants.

Ceux qui aiment Paul Auster retrouveront donc ses sujets favoris : la vérité trouble qui existe en chacun de nous et ne colle pas avec la vérité telle qu’elle est vécue par les autres, la narration incomplète et défaillante qui se nourrit des informations tronquées que détiennent les personnages sur le cours de leur propre histoire et enfin l’improbabilité de rencontres qui changent le cours d’une vie.

A ceux qui ne connaissent pas encore l’auteur je ne peux que recommander ce roman que j’ai trouvé exceptionnellement riche sur le plan de la réflexion littéraire et d’une profondeur qui se nourrit des lignes de faille de la littérature. Jusqu’où peut-on jouer avec ses propres personnages et la narration ?

 

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