Chronique d'une famille au bord de l'abîme / Joyce Carol Oates

les chutes JCOates

On associe souvent l’écriture de Joyce Carol Oates et celle de Laura Kasischke, peut-être pour leur maitrise d’un registre poétique, ou peut-être pour leurs personnage féminins complexes et multiples.

J’avais hâte d’explorer le sujet et il se trouvait justement que j’avais acquis Les Chutes il y quelques mois, dans une brocante. Pour le prix dérisoire auquel le livre était vendu, autant dire que j’avais choisi le titre complètement au hasard, ce que je fais rarement. Pourtant, la quatrième de couverture laisse planer une atmosphère de mystère que l’on retrouve fréquemment chez Kasischke et par laquelle je suis irrésistiblement attirée :

Veuve au matin d’une nuit de noces hallucinante – son époux, un jeune pasteur, s’est suicidé en se jetant dans les chutes du Niagara – , Ariah Littrell se pense vouée à jamais au malheur. Sentiment pourtant bientôt effacé par sa rencontre inattendue avec Dirk Burnaby, un brillant avocat qui tombe follement amoureux d’elle. Une passion absolue lie très vite ce couple qui va connaitre dix ans d’un bonheur total avant que la malédiction des Chutes frappe de nouveau.

Niagara Falls, dans les années 1950. La ville qui tire son nom des célèbres chutes du Niagara attire une foule hétérogène de touristes curieux, d’amoureux de la nature et couples tout juste mariés. C’est d’ailleurs la raison de la venue d’Ariah Littrell, jeune épousée d’une trentaine d’années, et de son mari, tout juste arrivés pour leur voyage de noces.

Si la quatrième de couverture ne fait pas grand secret de ce qui arrive à Gilbert Erskine (le mari d’Ariah), j’ai pour ma part décidé d’aborder ce roman en aveugle et de me laisser charrier par son courant. Car ne négligeons pas le rythme puissant de l’écriture de Joyce Carol Oates. La petite mise en exergue du début donne le ton et renforce une tension qui ne cessera de s’accumuler tout au long du roman.

Véritable chronique d’une famille sur plusieurs décennies, le roman s’attache au personnage atypique, énigmatique et puissant d’Ariah qui concentre autour d’elle l’énergie du roman en distillant secret, colère, peur et détermination. La narration a beau se concentrer successivement sur elle, son mari et ses trois enfants, elle demeure le noyau magnétique de l’oeuvre, celui autour duquel tout tourne et arrive.

Mais plus qu’une chronique familiale, Les Chutes est aussi l’histoire en accéléré de la ville de Niagara Falls qui comte pratiquement pour un personnage à part entière. Les chutes du Niagara y exercent leur fascination morbide sur les touristes comme le lecteur et sont un lieu où se nouent les drames, les rencontres, et les mythes fondateurs de la vie locale. On assiste à la lente asphyxie d’une ville polluée par les industries chimiques, gangrenée par les inégalités sociales et vérolée par une corruption rampante.

Malgré sa richesse, la précision mécanique de son écriture et sa puissance, ce roman m’a déconcertée. D’abord parce qu’il n’a pas de point de fuite. Aussi étonnant que cela puisse paraitre – surtout quand on a traversé sans encombre ses 668 pages – il n’a pas réellement d’intrigue. Il serait plus exact de dire que des intrigues secondaires se nouent et se dénouent, sans jamais prétendre à sous-tendre l’ensemble du roman. La construction semble plutôt calquée sur la vie elle-même : c’est un entrelacs d’histoires individuelles et collectives qui à l’échelle d’une famille et d’une ville dessinent un paysage nuancé et complexe sans début ni fin. Voilà pourquoi la quatrième de couverture est trompeuse et pourquoi vous serez déçus si vous pensez obtenir une solution définitive à un intrigue définie.

La maitrise de Joyce Carl Oates est pourtant implacable et permet au roman de vivre au fil des pages. Pas de temps-morts ou d’hésitation, tout est orchestré avec un talent imposant, un peu intimidant. La densité de ce roman le distingue à mon sens des oeuvres de Kasischke, plus aériennes et poétiques, mais elles se partagent une même force évocatrice à laquelle j’aime me confronter.

 

Et vous, avez-vous été surpris par des romans récemment ?

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2 réflexions au sujet de « Chronique d'une famille au bord de l'abîme / Joyce Carol Oates »

  1. Je n’ai jamais entendu comparer ces deux auteures, mais pour ma part je rejoints ta conclusion : l’un est plus dense, l’autre plus aérienne. A priori ce n’est pas le seul roman de oates qui n’ait pas d’intrigue à proprement parler mais qui raconte seulement un ou des morceaux de vie de personnages, alors que LK raconte vraiment une histoire, mais les finit toujours de manière étrange… Ou parfois, selon moi, ne les finit pas vraiment…
    J’aime les deux auteures mais de temps en temps, car elles sont assez déstabilisantes en effet !

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    1. Tu as tout à fait raison, Kasischke sait construire des intrigues (qui restent étranges et oniriques, on est d’accord) ! Pour ce qui est de Oates je suis perplexe mais je pense enchainer dans quelques temps sur un autre de ses romans. Seule difficulté : le choisir, sa bibliographie est immense !

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