Les mots qu'on ne me dit pas / Poulain

poulain

« Salut, bande d’enculés ! » C’est comme ça que je salue mes parents quand je rentre à la maison. Mes copains me croient jamais quand je leur dis qu’ils sont sourds. Je vais leur prouver que je dis vrai. « Salut, bande d’enculés ! » Et ma mère vient m’embrasser tendrement.

Véronique Poulain a grandi dans une famille de sourds. Son père, sa mère mais aussi son oncle et sa tante sont sourds. Dans le minuscule appartement, Véronique grandit dans un silence tissé de tous les bruits que ses parents ne se savent pas faire : portes, casseroles, mastication, bruits de vie non maîtrisés qui explosent aux oreilles de leur fille entendante. Agacée par la différence de ses parents autant que par l’ignorance des gens sur la surdité (l’auteur grandit dans les années 80), l’auteur grandit à la croisée des mondes sans jamais pouvoir concilier les deux.

Comment classer l’oeuvre que nous livre Véronique Poulain ?

A la fois témoignage, récit de souvenirs, opus militant pour une meilleure acceptation des sourds dans la société, ce petit livre est étonnamment complet.

A travers de petits chapitres construits autour d’un souvenir ou d’une anecdote l’auteur revient avec beaucoup de tendresse sur sa propre histoire d’entendante. Car grandir dans une famille de sourds vous définit par défaut comme celle qui est différente. Le plaisir qu’elle trouve à redécouvrir pour le lecteur tous les petits détails d’une vie atypique menée au sein du monde à part des sourds dote ce roman d’une étonnante résonance émotionnelle.

Des spécificités de la communication non verbale, bien plus vécue par son locuteur que les langues parlées, aux mauvais tours joués aux parents avec ses cousins et cousines (eux aussi entendants nés de parents sourds), Véronique Poulain balaye large le vaste champ de la surdité. Dans un registre très personnel, aux antipodes du discours dogmatique et moralisateur.

Au-delà du récit des questions posées et reposées par ses amis, des regards apitoyés ou condescendants, l’auteur apport un mordant et un humour décapant qui, pour une fois, donnent un éclairage nouveau à la question de la surdité. Oui on peut en rire, mais de préférence quand on a de bonne histoires à raconter.

L’écriture prend des sonorités familières, des tournures pleine de vie qui à leur manière sont aussi communicatives que de longs discours. Le ton est choisi, appliqué, les effets mesurés. On se sent parfois comme à un repas de famille où dans une attente fébrile toute l’assemblée attend la chute d’une histoire particulièrement croustillante. L’histoire a probablement déjà été racontée mille fois mais on rit toujours de bon coeur parce qu’on imagine aisément la scène et que derrière le rire ne cache pas la moquerie mais la bienveillance.

En revenant avec lucidité sur une enfance semée de difficultés (relationnelles, de communication, d’acceptation) mais heureuse, l’auteur tente, semble t-il, d’exorciser sa propre impatience parfois teintée de malveillance à l’égard de ses parents. Dans un mouvement de sagesse et de maturité que connaissent les adultes enfantant eux-mêmes, Poulain semble soudain pouvoir englober dans un large panorama de sa vie les influences des univers entendants et sourds combinés. Elle n’est décidément ni l’un ni l’autre et c’est probablement dans cette voie alternative qu’elle trouve son salut, à travers les multiples compétences et qualités relationnelles que lui apporte la rencontre des deux. Apaisée par les années, ayant trouvé le sens de son bagage familial et personnel, l’auteur se trouve dans une configuration qui lui permet de rire du handicap et de tirer des expériences vécues leur saveur drôle.

J’ai dévoré ces 130 pages avec un bonheur et un plaisir rares et je ne crois pas qu’il y ait de meilleur moyen d’offrir une vision dédramatisée mais sans faux-semblants du handicap.

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4 réflexions au sujet de « Les mots qu'on ne me dit pas / Poulain »

  1. Excellent billet !
    C’est un livre dont on entend beucoup parler en ce moment en tout cas, et je n’ai pas résisté à l’engouement général, je l’ai acheté aussi ! J’ai très hâte de le lire et ton avis ne m’en donne que plus envie !
    Bises et à bientôt !

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  2. Humour décapant, on le croit aisément rien qu’à lire l’extrait que vous donnez de ce témoignage.
    A propos d’histoire de sourds, et sur un registre moins « moderne », nous avons adoré le roman de Dacia Maraini « La vie silencieuse de Marianna Ucria » dont Roberto Faenza a tiré également un très beau film.

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    1. Je ne connais pas du tout cette oeuvre mais je me note ça dans un coin et y reviendrai vite. La surdité est un monde que nous connaissons mal. Je n’ai jamais lu que le livre d’Emmanuelle Laborit sur ce thème-là…

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