La femme au carnet rouge / Laurain

7770445768_la-femme-au-carnet-rouge-d-antoine-laurain

Un matin, Laurent trouve sur une poubelle, dans la rue, un sac de femme. Apparemment abandonné, l’objet l’invite et Laurent se lance sur les traces de sa mystérieuse propriétaire. Mais le sac d’une femme est l’antichambre de sa vie intime et secrète; une fois que Laurent a mis le pied dans la vie de l’inconnue tout s’enchaîne.

L’intrigue, ô combien romantique (un inconnu, une inconnue qui se matérialise en portrait chinois grâce au contenu de son sac à main, une quête) semble avoir inspiré plus d’un auteur. Nous avions déjà suivi une enquête similaire dans le Liseur du 6h27 où le héros se sauve de son quotidien morose grâce à une clef USB trouvée dans le RER. Tout annonçait ici aussi la rencontre miraculeuse d’un anti-héros ordinaire avec l’ inconnue qu’il apprend à apprivoiser par sa présence en creux.

Car ici comme dans le roman de Didierlaurent, la future rencontrée (Laure) se définit par son absence. C’est la forme de sa non-présence qui crée la tension : remontant le fil à partir de textes où d’objets, l’homme reconstruit l’image de plus en plus présente et nette de l’inconnue. La découverte hasardeuse prend la forme de la quête existentielle avant de prendre celle de l’obsession.

De nombreux parallèles unissent Laurent et Laure dont les noms sont si proches. Le carnet rouge, retrouvé dans son sac, dans lequel cette dernière se confie, fait écho au Cahier rouge, nom de la librairie que Laurent tient et qui fait également office de planche de salut pour ce reconverti. La rencontre qui tarde à venir (aura t-elle lieu?) n’est plus si évidente mais permet l’exploration d’une palette de sentiments et de situations que j’ai trouvés fins. Ce qui était le point de départ du roman – la découverte du sac, l' »acte citoyen » de le rendre à sa propriétaire – devient un prétexte, et c’est réellement à partir de ce moment que le roman décolle, à mon sens. S’affranchissant du devoir de nous livrer une belle rencontre mielleuse et providentielle, l’auteur se libère et son ton devient plus mutin, plus frais.

En tant que femme j’ai aimé le regard que porte le personnage principal sur l’univers féminin. Cette retenue vis-à-vis du sac de la femme, si jalousement gardé, si mystérieusement organisé. Le sac, ici vecteur de la rencontre et initiateur de l’action dans le roman, est décrit comme un univers en soi. L’homme, lui, est tenu à l’écart du précieux par une forme de peur sacrée, transmise aux petits garçons par leurs mères puis leurs femmes. L’intrusion de Laurent dans le sac de l’inconnue est nécessairement le début d’une aventure qui sort de l’ordinaire. (J’ai aussitôt repensé à ce petit essai, lu l’année dernière, sur les sacs des femmes et le rapport quasi mystique qu’elles entretiennent aux objets qui les habitent.) Cette naïveté des hommes vis-à-vis des objets dont les femmes ne peuvent se séparer est touchante.

D’ailleurs le roman lui-même est touchant, à l’image de Laurent qui est délicat et prévenant. L’ensemble mélange savamment élégance et humour. Ce qu’il y a de génial avec la littérature, c’est que souvent elle est écrite par des passionnés de littérature, eux-mêmes lecteurs. Du coup c’est un vrai délice de trouver entre les pages des livres l’univers que nous affectionnons en tant que lecteurs. Ici, comme dans Le liseur du 6h27, la littérature occupe une place prépondérante, entre Modiano qui aide à identifier physiquement l’inconnue et la librairie que tient Laurent. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire devant les quelques lignes consacrées aux travers des auteurs :

En panne dans son récit, il pouvait passer le reste de sa journée devant son écran d’ordinateur à surfer sur le Web […]. Aussi tapait-il, comme tous ses semblables, son nom et le titre de ses romans, guettant les critiques sur les blogs et sites littéraires, souriant à une bonne et pestant contre une mitigée qui s’achevait par l’insultant « ce roman ne me laissera pas un grand souvenir ». Parfois, sous couvert de pseudonymes, il en écrivait lui-même sur Fnac.com […]. Récemment il s’était même aventuré […] à écrire sur Babelio.com « Pichier, le Goncourt, un jour peut-être? ».

La dérision qui se dégage des observations de Laurent/ du narrateur sur les auteurs est d’autant plus délectable que se dessine en filigrane l’esprit critique de Laurain vis à vis de son propre statut d’écrivain. La petite référence méta littéraire de la fin du roman m’a ravie, comme me ravissent toujours les auteurs qui placent une réflexion sur le statut de leur propre oeuvre.

Malgré mes quelques réticences du départ, j’ai été agréablement surprise par l’aisance de l’auteur à trouver un développement intéressant et novateur à son intrigue un poil commune au premier abord !

Publicités

Une réflexion au sujet de « La femme au carnet rouge / Laurain »

  1. Dans son précédent roman, le fil conducteur était un chapeau. J’avais apprécié la fluidité de l’écriture et l’originalité de l’intrigue. Performances renouvellées apparemment.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s