Rêves de garçons / Kasischke

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Combien d’histoires terrifiantes racontées autour d’un feu de camp entre deux chamallows grillés ? A la fin des années soixante-dix, trois pom-pom girls quittent leur camp de vacances à bord d’une Mustang décapotable dans l’espoir de se baigner dans le mystérieux Lac des Amants. Dans leur insouciance, elles sourient à deux garçons croisés en chemin. Mauvais choix ou mauvais moment. Soudain cette journée idyllique tourne au cauchemar.

Rêves de garçons est un roman à la construction implacable. Le rythme est particulièrement bien maîtrisé et joue sur le contraste entre épisodes où le temps semble s’étirer paresseusement et moments de brutales confrontation avec la réalité.

Comme dans nombre d’autres de ses romans Kasischke introduit la présence du cruel et laisse l’angoissant et l’indicible se tapir au cœur des choses connues :

Des autres d’abord : peignant l’aridité des relations adolescentes, Kasischke parvient à éclairer en creux le mystère insondable que constitue l’altérité des autres. Ceux que l’on fréquente depuis des années mais dont l’attitude parvient, en une fraction de seconde, à révéler un abîme secret. Les relations entre Kristy Sweetland et Desiree n’échappent pas aux tortures habituelles des amitiés entre adolescentes. Cruauté ordinaire et loyauté sans faille s’entremêlent jusqu’à rendre le motif de ces relations parfaitement indescriptible si ce n’est incompréhensible.

De soi-même ensuite :  Kristy, narratrice à la première personne, pleine d’une confiance en elle qui confine à l’auto-érotisme. Pom-pom girl au physique parfait, sympathique, appréciée de tous, cultive une mythologie personnelle qui la place au centre de l’univers. Du haut de son piédestal elle ne connait pas le doute et analyse le monde avec le regard intransigeant d’une adolescente américaine. Si l’on retrouve les traditionnelles dichotomies beau/moche sympa/ringard, on trouve également toute une palette d’appréciations fines qui reprennent le style poétique que l’on connaissait à l’auteur. Malgré toute cette certitude franche et bon ton d’américaine élevée dans la certitude de ses capacités (très « positive thinking »), le doute s’immisce  jusqu’à la révélation tranquille d’une nouvelle identité. Le roman dévoile ainsi brutalement, sans qu’aucun équilibre n’en soit perturbé d’ailleurs, les infinies probabilités qui nous habitent et peuvent à tout moment bouleverser l’image que nous avions de nous-mêmes.

Je n’étais pas le centre de l’univers.

Mais je l’étais quand même un peu.

La Terre tournait autour du Soleil et non pas autour de moi.

Mais rien de tout cela n’aurait existé si je n’avais pas été là pour le voir.

Si je n’avais pas été là tous les matins pour la regarder, la maquette du système solaire, de notre monde, ne tournerait autour de rien.

Cette exploration méticuleuse de l’identité d’un personnage, et des ressorts sur laquelle elle se construit (souvenirs, expériences, éducation) est un des thèmes récurrents dans l’écriture de Kasischke. La précision et l’honnêteté – elle dépeint toujours les parts d’ombre et de cruauté qui grouillent silencieusement en nous-  de ses analyses font d’elle un auteur fascinant.

Au cœur du roman enfin. L’auteur prend le soin d’introduire une réflexion méta-littéraire qui redéfinit le roman en une de ces histoires à faire peur que l’on se raconte autour du feu l’été. Cette mise en abyme boucle la boucle de la narration et en fait un motif reproductible à l’infini.

A de nombreux égards Rêves de garçons s’apparente à la Couronne verte. On y voit des adolescentes américaines faire pour la première fois l’expérience brutale du danger et de l’inconnu. Est ainsi mise en scène la confrontation entre le monde de l’enfance, déjà remis en question par les protagonistes à travers tout un tas de comportements à risques, et le monde interlope des adultes. Il n’y a pas d’entre-deux : le rite initiatique du passage à l’âge adulte se fait par la concrétisation de toutes les peurs irrationnelles de parents. De l’enfance surprotégée au scénario catastrophe.

Rêves de garçons comme La couronne verte sont des fables de l’ère contemporaine : la cristallisation et la légitimation des peurs rampantes qui nous habitent. Elles se lisent facilement et au-delà de leur aspect volontairement simples, se révèlent être des sources intarissables de réflexion.

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