Un destin d’exception / Yates

9782221114346

1944, New-York. Robert Prentice a dix-huit ans et s’apprête à rejoindre l’Europe pour servir son pays. Après une enfance dévorée par les extravagances de sa mère, aspirante sculptrice, il va pouvoir montrer à tous -et surtout à lui-même- qu’il n’est pas qu’un fils, le fils d’Alice Prentice, posant nu devant elle pour donner forme à ses délires d’artiste. Abreuvé d’idéalisme, il croit, lui aussi, à son destin d’exception. Or, à la guerre comme à la ville, il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus…

Robert Prentice, à peine sorti de l’adolescence dans les années 1940, s’engage dans l’armée américaine. S’agit-il de fuir la présence oppressante d’une mère poule ou de trouver enfin un moyen de s’illustrer après un parcours scolaire médiocre ? Né d’une mère qui se revendique sculptrice mais n’a jamais vendu aucune œuvre, et d’un père commis voyageur modeste bientôt démissionnaire, Prentice grandit dans l’univers fictif de richesse bâti de toutes pièces par sa mère désespérément optimiste, vivant au-dessus de ses moyens. De ville en ville, a gré des lubies d’Alice Prentice, Robert semble ne devenir le véritable sujet de son histoire qu’à partir de son émancipation et de sa fuite hors de l’étau maternel.

Yates s’attarde ainsi sur deux aspects de la vie américaine qui affleuraient déjà dans Un été à Cold Spring : la médiocrité ambiante et bénigne de la classe moyenne et la figure de la mère célibataire, fantasque, qui sous des dehors inoffensifs empoisonne la vie de ses enfants.

Le personnage de la mère occupe ici encore une place prépondérante. Le roman, divisé en trois parties se concentre successivement sur Robert Prentice, Alice Prentice, puis Robert. Célibataire par malchance mais amoureuse transie à la première occasion, Alice Prentice concilie les opposés : protectrice mais négligente, étouffante mais laxiste, indépendante mais puérile…

Le personnage de la mère chez Yates est effrayant : elle est dépeinte comme un être fragile oscillant entre folie et témérité. C’est la mère courage toute puissante qui impose ses choix à sa progéniture, en même temps que son besoin cruel d’attention et d’amour. Alice Prentice n’échappe pas à cette règle : elle a la volonté de s’affranchir de la norme familiale (Yates fait allusion au « problème sans nom » soulevé par Betty Friedan), de se réaliser en tant que femme indépendante, artiste. Pourtant le personnage ne parvient jamais réellement à atteindre son objectif et se trouve coincée entre-deux : incapable de survivre grâce à la pratique de son art elle ne parvient néanmoins pas à trouver sa place dans la communauté des femmes au foyer. Condamnée à réclamer sans cesse de l’argent à son ex-mari pour subvenir à ses besoins, elle vit dans l’humiliation secrète de ne jamais accomplir pleinement son potentiel. Elle survit donc dans une réalité parallèle faite des illusions qu’elle projette sur une existence dont la nature profondément banale lui échappe constamment.

Robert Prentice incarne, lui aussi, cette médiocrité qui fascine tant Yates. Son personnage semble frappé d’une forme d’invisibilité. Alors que la première partie lui est intégralement consacrée, Yates réussit à faire de Prentice un personnage plus passif qu’actif. En décalage avec ses camarades de l’armée qui le méprisent, Robert (qui rêve qu’on l’appelle « Bob ») tombe malade et va de tuile en quiproquo qui tournent toujours à son désavantage.

Ce qui réunit mère et fils au-delà de l’apparente inconciabilité de leurs deux caractères c’est ce besoin pathétique d’amour, cette nécessité vitale de s’illustrer, d’être admiré, et de faire converger enfin l’idée qu’ils ont de leur propre valeur avec l’image que les autres se font d’eux. Cette quête reste toujours vaine et prend la forme du mirage que l’on poursuit sans fin : toujours l’agrément des autres leur échappe et les personnages de Yates sont tronqués d’une partie d’eux-mêmes. Convaincus de leur propre valeur ils souffrent de ne pouvoir illustrer en faits tangibles cette certitude. Leur attitude est faite de deux mouvements contraires : pressentant que leur sort n’a rien d’enviable ou d’extraordinaire, ils nient leur réalité et s’inventent un monde dans lequel tout reste toujours possible, jusqu’à la dernière minute (rêves de célébrité, de richesse…). Parallèlement, et malgré leur vague inquiétude, ils sont persuadés d’abriter en eux le germe de quelque héroïsme qui les rend uniques et déploient une énergie surhumaine – mais toujours dépréciée- à contrer tous les déterminismes sociaux.

Ce combat des personnages de Yates, toujours incomplets et frustrés de quelque chose, donne à l’oeuvre un écho désespérément réaliste qui lui confère une qualité confinant au tragique. Derrière les vélléités de richesse et de réussite se tapissent les peurs et les aspirations d’une humanité angoissée à l’idée que la vie puisse n’être que ça.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s