Lire Lolita à Téhéran / Nafisi

lire lolita

Après avoir démissionné de l’Université de Téhéran sous la pression des autorités iraniennes, Azar Nafisi a réuni pendant deux ans, dans l’intimité de son salon, sept étudiantes pour y lire Nabokov, Fitzgerald, Austen…Ce livre magnifique est le portrait brut et déchirant de la révolution islamique en Iran. La démonstration magistrale que l’imagination bâtit la liberté.

C’est en partant de la fin qu’Azar Nafisi commence à nous raconter son histoire : alors qu’elle a vidé son appartement pour émigrer avec sa famille aux Etats-Unis, elle regarde les photos qu’elle a prises de ses étudiantes, celles qu’elle voit tous les jeudi depuis deux ans que dure leur séminaire de littérature :

Sur l’une, sept femmes se tiennent debout contre un mur blanc. Comme le veut la loi du pays, elles portent toutes de longues robes noires et des foulards qui ne laissent apparaitre que leurs mains et l’ovale de leur visage. On les retrouve sur l’autre dans la même position, le même groupe de femmes devant le même mur blanc. Mais elles ont enlevé ce qui les cachait. Des éclats de couleur les séparent les unes des autres. Chacune d’entre elles se distingue par la façon particulière dont elle est habillée et coiffée, et même celles qui ont gardé la tête couverte semblent avoir changé.

Après avoir étudié aux Etats-Unis, Azar Nafisi rentre en Iran, son pays natal. Elle enseigne la littérature anglaise à Téhéran lorsqu’éclate la révolution islamique en 1979. Parce qu’elle refuse de porter le voile, dont le port a été rendu obligatoire par le régime islamique, durant ses cours, et qu’elle ne supporte plus la baisse du niveau de l’université, Nafisi démissionne. Commence alors pour elle ce projet fou dont elle rêvait : créer un rendez-vous hebdomadaire avec des étudiantes triées sur le volet, et critiquer ensemble des oeuvres significatives de la littérature anglaise.

Fini donc les étudiants qui se lèvent durant son cours pour dénoncer l’immoralité de personnages de fiction comme le Gatsby de Fitzgerald, finies les interdictions de courir en public, les interruptions intempestives dues aux manifestations des étudiants engagés politiquement dans la révolution. Dans le cadre sécurisant de son salon Nafisi réunit des étudiantes qu’elle ne connait pas encore personnellement mais avec lesquelles elle va nouer les liens forts d’une complicité clandestine.

Les oeuvres dont elles discutent, les entremêlant parfois d’histoires plus personnelles, sont d’autant plus significatives qu’elles éclairent leur captivité sous le régime islamique d’une lumière interdite. La culture occidentale étant dénoncée comme la source de nombreux maux sous le régime islamique, la littérature anglophone fait l’objet de peu d’intérêt. On lui préfère la propagande du régime qui contrôle télévision et presse pour promouvoir l’action des martyrs morts pour le pays.

Nous vivions au sein d’une culture qui niait tout mérite autonome aux oeuvres littéraires, qui ne leur accordait de l’importance que lorsqu’elles servaient quelque chose d’apparemment plus fondamental, c’est-à-dire l’idéologie. C’était un pays où le moindre geste et même le plus intime, était interprété en termes politiques.

Or, ce que Nafisi illustre par de brillantes analyses c’est le pouvoir libérateur de la fiction. Alors que les plus endoctrinés de ses élèves ne voient qu’affabulations décadentes, symptômes d’un occident malade, Nafisi s’acharne à mettre en lumière les leçons qu’enseignent les romans sur le monde réel.

Lolita appartient à la catégorie des victimes sans défense à qui aucune chance n’est jamais donnée de construire leur propre histoire. Elle est ainsi doublement spoliée, non seulement de sa vie, mais aussi de l’histoire de sa vie. Nous nous disions que ce séminaire devait nous aider à ne pas nous faire voler, nous aussi, l’histoire de notre vie.

Ce que Nafisi nous dit aussi, en marge de ses analyses littéraires subtilement intégrées au cours de son récit, c’est l’histoire plus générale de la guerre en Iran, contre l’Irak, de 1980 à 1988. En sus du changement radical imposé par l’accession au pouvoir des islamistes (restriction des droits des femmes), c’est aussi l’expérience de la guerre, des missiles qui tombent la nuit, des coupures d’électricité, de la peur que l’auteur retranscrit ici.

Lire Lolita à Téhéran fait d’ailleurs largement écho (ou inversement) à la bande-dessinée Persepolis, de Marjane Strapi. On y retrouve les mêmes anecdotes tour à tour tristes ou plus légères sur la vie en Iran sous le régime islamique et durant la guerre. Il est probable que tous les récits sur cette période de l’histoire, a fortiori si ils sont narrés par des femmes, se ressemblent. Il n’en demeure pas moins intéressant de les confronter et de tirer de chacun d’entre eux le côté unique. A Marjane Satrapi sa vision d’enfant, sa rébellion punk d’adolescente et ses dessins si expressifs, à Azar Nafisi sa vision de femme adulte et de mère, ses parallèles avec des oeuvres littéraires.

Ce qui reste finalement le plus frappant dans cet essai nous ramène à l’avertissement de l’auteur en première page :

Les faits racontés ici sont vrais, dans la mesure où l’on peut se fier à une mémoire humaine. Mais j’ai fait tout ce que j’ai pu pour préserver mes amis et élèves en leur donnant d’autres noms que les leurs et en les travestissant, peut-être afin qu’eux-mêmes ne se reconnaissent pas, en transformant et en échangeant divers éléments de leurs vies et ainsi sauvegarder leurs secrets.

Pour protéger ses élèves l’auteur a travesti la réalité, et sous couvert de nous présenter un récit historique, elle est forcée de nous présenter un roman fait de personnages fictifs, dont elle a choisi les noms et inventé les traits de caractère. Aussi vrais soient les éléments qui composent son récit lorsqu’on les prend individuellement, le tout n’est pas plus vrai et réel qu’un roman créé de toute pièce par un auteur qui s’est inspiré de ses proches pour écrire. S’il faut retenir une chose de cette oeuvre, c’est la violence faite à la forme de l’oeuvre elle-même. Alors que son auteur dénonce la terreur et l’arbitraire qu’introduit dans sa vie le régime islamique, l’essai, lui, porte la marque de ce pouvoir arbitraire qui s’exerce dans la terreur. Si le message est clair, la forme de l’essai reste contrainte dans ses mouvements : il n’est pas question de révéler toute la vérité. Quel paradoxe, quand même, que de s’expatrier à l’autre bout du monde (les Etats-Unis) pour s’affranchir d’un régime qui malgré tout continue d’exercer son emprise, de travestir le souvenir et de s’approprier, par la force, la vérité de ceux qui ont osé le défier.

Cet essai m’a donné envie de (re)lire :

Lolita / Nabokov

Rire dans la nuit / Nabokov

Une maison de poupée / Ibsen

Daisy Miller / James

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2 réflexions au sujet de « Lire Lolita à Téhéran / Nafisi »

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