Journal de la création / Huston

huston

Aux hommes la création, aux femmes la procréation? Aux hommes les romans et aux femmes les enfants? Aux hommes l’esprit et aux femmes le corps? Cette vieille distribution des rôles, après avoir beaucoup tué (les élans corporels des hommes comme les aspirations artistiques des femmes), est en train de mourir à son tour. Mais les soubresauts sont violents: ils se lisent, notamment, dans la vie des couples d’écrivains qui, depuis un siècle, ont tenté de trouver des manières neuves d’articuler le corps et ses productions, mortelles ou immortelles. Histoires célèbres, comme celles de Scott et Zelda Fitzgerald, Sand et Musset, Sartre et Beauvoir; moins connues ou méconnues, celles de Hans Bellmer et Unica Zürn, Georges Bataille et Laure Peignot, Sylvia Plath et Ted Hughes, Virginia et Léonard Woolf. Histoires où rôdent maladie, malheur, folle, suicide.

Alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant, Huston commence en 1988 un journal qui retracera le cheminement de la création de son enfant durant les 9 mois de cette expérience. Mais cette création qui s’accomplit dans les ténèbres mystérieuses de son ventre ne serait-elle pas aussi l’occasion d’une autre sorte de création : la création littéraire ? Parcourant ses connaissances sur la vie et l’oeuvre (largement documentée) de couples d’écrivains connus, Nancy Huston dresse le parallèle entre création d’un être et création littéraire.

Ici la forme de l’essai peut pourtant poser question. La forme du journal, dont les entrées font bien peu de place au  factuel, n’est convoquée qu’à titre de prétexte pour amorcer une réflexion plus poussée. Les dates ne délimitent pas les jours mais segmentent en paragraphes un propos qui déroule son fil de manière imperturbable. On relève de temps à autre une incohérence qui marque tout le travail réalisé à posteriori sur le contenu (comme ce moment où Huston nous parle de sa fille qu’elle met au monde 3 jours avant son propre anniversaire… et, reprenant sa place dans le déroulement du récit, écrit ensuite qu’elle ne désire pas connaitre le sexe de son enfant).

Mais on pardonne ces intrusions inévitables de l’écrivain tout-puissant qui intervient dans sa propre création et en connait déjà l’issue au moment d’en mettre en forme l’aventure créatrice. Car la forme du journal, en tant que choix éclairé et conscient ou non, apporte une pierre au propos de son auteur. La forme même du journal daté s’enracine dans le temps, celui d’une existence qui se révèle jour après jour, et qui, à l’inverse des vies romanesques, ne révèle pas son essence dans les limites floues, hors du temps, du roman. Chaque jour qui passe, ponctué des détails qui le différencient des autres, passés et à venir, est un pas dans le monde physique des corps qui vivent et pensent.

Car ce que veut démontrer Huston dans cet essai sorti de ses tripes et de sa mémoire est l’inextricable dépendance du corps et de l’esprit. Descartes est souvent cité pour son « je pense donc je suis », Nancy Huston, elle, voudrait que l’on replace les choses dans leur contexte : « je suis donc je pense ». Elle ne manque d’ailleurs pas de conjuguer subtilement exposé théorique et exploration intérieure des cicatrices laissées par sa propre histoire car l’existence physique est ce qui rend possible la pensée et la sollicite. L’homme est un animal dont la pensée est une des caractéristiques intrinsèques.  La pensée ne se passe pas du corps qui lui fournit (synapses, ondes électriques, hormones) les moyens de son avènement. Or,tant la morale judéo-chrétienne (le corps et l’âme sont deux entités distinctes) que les hommes de lettres tendent à nier cette évidence.

Changer en joies présentes les douleurs passées est sans doute une des meilleures définitions que l’on puisse donner de l’activité littéraire en tant que telle…Du reste, n’est-ce pas exactement ce que je suis en train de faire ici- dans ce journal de la création qui confère aux pires terreurs de ces dernières année une forme sinon un sens ? (Quand j’étais hospitalisée, plusieurs amis m’avaient assuré que je tirerais de cette maladie une nouvelle ou un roman : comme si, sous prétexte qu’ils peuvent « rentabiliser » leurs malheurs après coup, les écrivains n’avaient pas vraiment à les vivre…)

C’est notamment par l’exploration des relations intimes qu’ont entretenues dans leur art et dans leur vie « matérielle » de célèbres couples d’écrivains hommes et femmes, que Nancy Huston nous éclaire sur ce rejet du physique au profit de l’intellectuel (une vie désincarnée d’esprit pur) dans l’art et l’acte de création artistique. Analysant la place de la mère, de l’enfantement, de la filiation dans les écrits de Sartre, Fitzgerald, Bataille et autre Musset, Huston met en avant l’horreur et la répulsion qu’inspirent le mystère de la procréation à ces auteurs rêvant d’une existence où leur génie s’exprimerait sans les entraves triviales du quotidien.

Comment, dès lors, les Beauvoir, Zelda, Colette Peignot et autre George Sand parviennent-elles à exercer leur art face à ce mépris de la partie adverse pour cette potentialité terrifiante qu’elles abritent en elle : le pouvoir de créer la vie, pas seulement romanesque mais aussi physique ? Entre mépris de leurs propres attributs féminins (Beauvoir) ou désir d’enfantement maladif (Plath), le corps des femmes est déchiré entre la conception de l’art des hommes qui le nie (pas de corps, juste un esprit tout-puissant) et la vérité physique de leur condition (la femme est capable de créer la Vie) . Folie et suicide soldent bien souvent cette dichotomie torturante.

Pourtant, Huston, qui mène à terme la création de son enfant comme de son oeuvre durant l’écriture de ce journal ne nous laisse pas sur une vision pessimiste du sort réservé par les écrivains à leurs femmes poétesses ou écrivaines. Elle tient, bien au contraire, à réconcilier les formes de création en elle, à célébrer les portes qu’ouvrent dans son esprit et son corps le fait d’enfanter. Elle affirme sereinement : la maternité est le temps d’une réflexion et d’une créativité aux antipodes de l’aliénation à laquelle on l’associe.

Chronologiquement écrit bien avant Reflets dans un œil d’homme, Journal de la création est la marche qui semble mener Nancy Huston a amorcer sa réflexion sur la femme comme objet regardé et non comme objet regardant. On néglige souvent de considérer les écrivains qui publient des essais comme des êtres humains dont la pensée continue d’évoluer; leurs écrits ne sont pas des univers en soi, ils disent quelque chose de l’auteur et de sa réflexion. Je regrette ainsi de ne pas avoir lu ces deux essais dans l’ordre chronologique : Journal de la création permet d’éviter bien des jugements hâtifs face aux prises de position de l’auteur dans son dernier essai.

J’ai découvert ce livre grâce à l’article impressionnant d’analyse et de profondeur de Mona Chollet, ici.

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2 réflexions au sujet de « Journal de la création / Huston »

    1. Je n’ai lu qu’un seul roman de Huston, il faudrait que j’essaie Lignes de faille (dont Mona Chollet parle un peu dans Beauté fatale d’ailleurs) !

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