Eureka Street / Mcliam Wilson

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L’auteur de Ripley Bogle nous entraîne à Belfast, sa ville natale, pour un roman foisonnant, à la fois tragique et hilarant. Qu’à donc trouvé Chuckie Lurgan, gros protestant picoleur et pauvre, qui à trente ans vit toujours avec sa mère dans une maisonnette d’Eureka Street ? Une célébrité cocasse et quelques astuces légales mais immorales pour devenir riche. Que cherche donc son ami catholique Jake Jackson, orphelin mélancolique, ancien dur et coeur d’artichaut ? Le moyen de survivre et d’aimer dans une ville livrée à la violence terroriste aveugle.

Dans le Belfast des années 90 la vie s’annonce sans surprise pour Jake, le narrateur de ce roman. Coincé dans une ville qui palpite au rythme des bombes qui explosent, balloté de travail abrutissant en travail démoralisant, Jake traverse son existence, survolant les épisodes douloureux qui, seuls, dénotent dans ce paysage morne. Le rendez-vous quotidien est fixé avec les amis d’enfance au pub, soir après soir pour une virée sans passion ni envie, simplement par dépit, pour ne pas être seul.

Dans ce décor délavé par la bruine locale un mouvement est pourtant en marche : celui d’une envie. Pas une envie d’ailleurs – le roman de Mcliam Wilson est une déclaration d’amour passionnée et irrationnelle à sa ville natale – mais une envie de mieux. C’est un peu la quête d’un bonheur qui ne serait pas clinquant, qui ne serait pas extraordinaire. Juste la satisfaction du quidam normal qui a enfin concilié ce qu’il donne l’air d’être depuis toujours et ce qu’il croit réellement être. Jake, avec sa narration à la première personne et ses pensées qui errent entre les événements qui agitent Belfast, se rachète une conduite en portant tristement son trop-plein d’amour. Chuckie, lui, cherche la célébrité et l’argent que ses ascendants quêtent de génération en génération dans un effort effréné pour quitter la misère d’une vie étriquée.

A l’image de l’accession fulgurante de Chuckie à la richesse, l’intrigue est audacieuse, imprévisible et inventive. Je déterre des pépites d’humour, de tendresse et de sarcasme qui donnent une belle profondeur à un roman définitivement vivant et mouvant. En son centre, une colonne qui soutient le roman : le chapitre dix qui nous révèle l’essence secrète de Belfast en une scène silencieuse tout en nuances et variations.Le chapitre onze, la défiguration violente et arbitraire d’un moment de sérénité anonyme et ordinaire dans le décor de la ville soudainement déchirée par une bombe.

Les villes endormies tout comme les citoyens endormis sont au service des événements, ils veillent sur le récit. Ils sont arrêtés en gare. Ils repartent bientôt, ils poursuivent bientôt leur chemin.

Car la constante qui traverse le roman de part en part est cette hébétude de l’auteur face au terrorisme qui secoue dans les années 90 l’Irlande du Nord. Les revendications des deux camps sont si bien résumées dans ces quelques lignes :

Voici une ville où les gens sont prêts à tuer et à mourir pour quelques bouts de chiffons colorés. Telles sont les habitudes de deux populations dotées de différences nationales et religieuses remontant à quatre ou huit siècles. Le drame c’est que tout différence jadis notable a aujourd’hui fondu et que chacune de ces deux populations ne ressemble à aucune autre sinon à l’autre.C’est une aberration, une énigme qui corrompt le sang.

Cette lucidité amusée donne sa légèreté teintée de gravité à Eurêka Street, une virée du côté du petit bout de la lorgnette en Irlande du Nord, un peu à la façon Trainspotting en Ecosse. Une porte que j’ai eu du mal à refermer.

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2 réflexions au sujet de « Eureka Street / Mcliam Wilson »

  1. Je l’ai acheté après avoir lu une excellente chronique chez Readingintherain. Mais n’ai pas encore eu le temps de le lire. Ton avis me donne envie de le remettre en haut de la pile.

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    1. Je l’avais mis dans ma pile, comme toi, après en avoir lu des critiques très positives. La chaine continue pour faire découvrir ce chouette roman 🙂

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