Beauté fatale / Chollet

beauté fatale

Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au coeur de la sphère culturelle. Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par la matraque des normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente.

Vous avez surement déjà remarqué que tous les ans à cette époque fleurissent en couverture des magazines féminins les mêmes dossiers « comment perdre ses kilos en trop avant l’été ? » ou « soyez la plus belle à la plage ». Le même poncif sur papier glacé nous est servi annuellement de façon récurrente avant l’été, avant la rentrée, avant et après les fêtes, pour la nouvelle année et les bonnes résolutions, pour la saint-valentin… Il est toujours l’heure de mincir et rarement celle de profiter de la vie sans trouver mises en exergue des magazines féminins des angoisses qui nous hantent dans le secret des reproches que l’on s’adresse à soi-même.

Je me suis prêtée au jeu et ai décortiqué le magazine Elle de la semaine dernière. Au programme : un dossier « perdez vos kilos émotionnels » (sic), des recettes pour une « minceur express », plusieurs pages sur l’infidélité, un zoom sur Kim Kardashian.

Ce qui se trouve à l’oeuvre dans cette sape quotidienne de la culture et de notre moral, c’est ce que Mona Chollet appelle le « complexe mode-beauté ». C’est cet ensemble de pratiques des marques qui vise à nous vendre toujours plus que ce pour quoi l’objet est destiné à nous servir (cf. les études réalisées par Betty Friedan auprès des marketeurs des 60’s). Comment un rouge à lèvres devient un outil pour l’expression de notre personnalité ou un vêtement nous introduit au panthéon des femmes désirables.

Car le propre du complexe mode-beauté est de nous inscrire dans le prisme de l’objet regardé. Nous ne sommes pas des êtres agissants mais nous sommes avant tout des objets de désir (comme l’expliquait déjà Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe) . Ce que les marques nous rappellent avant tout est notre devoir de consommatrices : le rappel à l’ordre « on doit avoir envie de vous regarder » est d’abord une injonction à consommer.

A qui le mascara dont les effets surpassent de façon odieuse et visible les effets que l’on obtiendra chez soi, à qui les filles retouchées sur photoshop. Qui n’a jamais remarqué le décalage entre le discours publicitaire et la réalité ?

Et pourtant… Avant de lire cet essai je voyais mal de quoi Mona Chollet pouvait parler à part de cette sensation que nous avons toutes de nous faire prendre pour des tartes à travers des publicités qui frôlent le mensonge éhonté. En réalité elle met à jour l’omniprésence du complexe mode-beauté dans tous les aspects de nos vies. Le spectre balayé par l’auteur est large : séries, blogs, magazines, télévision, cinéma. La quantité de travail abattue est proprement stupéfiante. Vous avez de grandes chances de trouver un livre, un site ou un film récemment lu/consulté/vu dans les notes de bas de page de ce livre paru il y a seulement deux ans.

Le contenu terriblement actuel de l’essai est probablement ce qui contribue le plus au retentissement qu’il a eu sur ma vision de ma consommation et de mon propre malaise vis à vis de cette dernière.

Celles et ceux qui consultent régulièrement la blogosphère en quête de nouveautés connaissent probablement ce sentiment d’envie puis de frustration qui nait des articles qu’on lit sur tel ou tel produit cosmétique, vêtement ou accessoire. Pour ma part la blogosphère n’a fait qu’aggraver une consommation de plus en plus frénétique, désordonnée, compulsive, de produits dont une seule vie ne suffirait pas à venir à bout.

Parallèlement, alors que j’essaie d’exister en dehors de cet impératif d’être belle chaque minute de ma vie, je constate que cette injonction me poursuit de manière sournoise là où je ne perçois pas son influence néfaste. Le site Madmoizelle propose des articles engagés et des angles que l’on pourrait qualifier de « féministes », faisant la part belle à l’expérience de ses lectrices. Jusqu’au jour où je constate que l’habillage de la home page du site a été vendue à Dior pour son « fluid stick », nouveauté pour les lèvres dont on voit la publicité dans la rue, les pages des magazines et entre deux émissions à la télévision. Cet exemple illustre parfaitement à mon sens le grand écart que doit faire la culture pour continuer d’exister. Vendre une partie de son âme pour financer la pérennité de son activité.

Mais comment se dire féministe quand on suit soi-même ces impératifs à la lettre, sans même s’en rendre compte ?

Comment proposer une vision de la femme intègre et riche quand on soumet ses lectrices aux clichés véhiculés par les marques de cosmétiques ?

Si l’essai de Mona Chollet est une claque remettant en question un univers de valeurs par rapport auxquelles nous sommes forcées de nous structurer (mince = belle, maquillée = belle, féminine = belle), c’est aussi une invitation à exercer notre regard critique sur le monde qui nous entoure. Aux moments de déception de soi elle nous répond que les mannequins ne sont pas plus heureuses. A notre insatisfaction elle oppose la richesse des qualités que nous pouvons développer, au charme que nous avons d’être nous plutôt que n’importe qui d’autre.

Nous dit-elle que ce n’est pas grave de se découvrir un relai de ce système pervers de consommation alors qu’on se croyait une fervente féministe ? Je l’espère.

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