King Kong Theorie / Despentes

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J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre.

C’est sur ces mots crus que Virginie Despentes ouvre cet essai, le plaçant sous le signe d’une franchise et d’une attitude sans concession.

Lorsque ce livre parait en 2006 Virginie Despentes est déjà connue pour son premier roman Baise-moi dont le titre seul aurait suffit à défrayer la chronique si son contenu ne lui avait donné un caractère délibérément scandaleux.

King Kong théorie, publié douze ans après les débuts de l’auteur garde pourtant une rage et une agressivité que l’écriture peine à endiguer. L’écriture est fluide mais capricieuse et imprévue, au risque de manquer de structure. Despentes y expose un vocabulaire tout droit sorti de la rue, probablement choquant à dessein. Parfois je me demande dans quelle mesure j’entends la vraie Virginie Despentes (même si ce nom elle l’a choisi elle-même).

Je me demande si à quarante ans passés ce langage de lycéenne révoltée et en rébellion ne relève pas plus d’une posture qui viserait à ne pas tomber dans l’attitude petit bourgeois qu’elle haït tant : « regardez, mes livres ont du succès, on parle de moi mais je suis restée fidèle à moi-même et je n’ai pas pris la grosse tête. »

A t-on besoin d’être si vulgaire pour parler de féminisme ?

« A t-on besoin d’adopter un ton docte pour parler de féminisme? » pourrait-on me répondre.

La vraie force de cet essai tient à la posture que campe Despentes : révoltée, personnellement blessée d’une situation qu’elle dénonce et à laquelle elle tente de trouver des explications. Le point de départ de sa démarche (mais non du livre) est probablement le viol qu’elle subit alors qu’elle n’est encore qu’une adolescente punk qui revient de Londres. Comme elle le remarque elle-même, cette expérience traumatisante dont elle ne pense pas réchapper, est la trame de chacune de ses démarches artistiques ou littéraires. Elle ne peut s’empêcher d’y revenir.

Pourtant le viol ne l’a pas empêchée de vivre, bien au contraire. Et de prendre position pour le droit des femmes à ne pas subir l’oppression du désir incontrôlé des hommes. La réflexion qu’elle conduit sur une société où les victimes de viols sont laissées dans la solitude et la honte de leur traumas est particulièrement éclairante.

Là où on l’attend moins c’est sur la question de la prostitution et, dans un chapitre ultérieur, de la pornographie. L’ouvrage abordait dès le départ des questions sensibles, il condense également ce qu’il peut y avoir de plus polémique et de plus polluant dans les questions liées au féminisme.

C’est à cet égard que je rencontre le plus gros défaut du travail de Virginie Despentes : le manque d’objectivité et de prétention à documenter. Cet essai n’est que pure expérience personnelle. Il est à prendre comme une oeuvre dans laquelle l’auteur se raconte et aucunement comme un essai théorique qui chercherait à construire un débat.

Despentes qui s’est elle-même prostituée, et en a tiré la satisfaction liée à son consentement physique et moral, construit sa défense de la prostitution (et de la pornographie) sur les bases chancelantes d’une expérience qui ne concerne qu’elle. Elle occulte tout une dimension des questions liées à la prostitution et à la pornographie qui ne se résume pas par « c’est mon corps et j’en fais ce que je veux », ce qui est dommage si l’on veut avoir une autre vision sur ces questions qui sont profondément liées à d’autres sujets : violence, pauvreté, exclusion sociale et identité des femmes qui y ont recours.

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2 réflexions au sujet de « King Kong Theorie / Despentes »

  1. Ton analyse de l’écriture Despentes est très intéressante. J’ai lu « Baise-moi », il y a quelques années et j’en étais ressortie un peu désappointée, mais j’étais probablement trop jeune et je n’étais pas encore sensibilisée à la sociologie et au féminisme. Il faudrait que je relise un de ses livres.

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    1. Si elle utilise le même vocabulaire j’imagine que ça doit être difficile de faire la part des choses quand on lit ça jeune oui. Il y a énormément de choses à deviner entre les lignes. Je ne suis pas sûre de retenter l’expérience avec cet auteur tout de suite. Elle a trop de comptes à régler avec le monde entier et c’est assez fatigant à la longue.

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