Hommage à Sue Townsend

ST

C’est pratiquement par hasard que j’apprends avec plusieurs jours de retard le décès de Sue Townsend au détour d’un journal de ce week-end.

Stupeur et tristesse face à la nouvelle inattendue. La fraîcheur et la mutinerie des romans de Townsend ne m’avaient jamais laissé supposer qu’elle était âgée ou malade ou susceptible de disparaître. J’ai cherché tant de fois son nom sur les étagères des bibliothèques municipales, des librairies françaises ou anglaises qu’il me semble avoir partagé tout un pan de ma vie avec cet auteur.

Il y a quelques mois maintenant j’achevais la lecture de La femme qui décida de passer une année au lit et omettais de le chroniquer. Trop différent de ce que j’avais pu lire d’elle auparavant, peut-être trop sombre aussi. J’avais été habituée à l’humeur de chien d’un Adrian Mole dont les hormones (en ébullition) de prépubère m’avaient fait mourir de rire en tant d’occasions.

ST

Tout avait commencé avec The secret diary of Adrian Mole, aged 13 3/4. J’avais alors moi-même treize ans trois quarts, la langue anglaise et moi entretenions des rapports fluctuants mais j’étais persuadée que je pourrais comprendre la prose d’un adolescent de mon âge, anglais ou pas. D’ailleurs maintenant que j’y repense j’étais persuadée qu’Adrian était une fille et ce quiproquo m’a coûté quelques moments de doute dans la compréhension de l’intrigue. Je me souviens de la couverture rouge ornée de petits dessins sur le rayonnage de la Fnac et du presque caprice que j’ai du faire pour que ma mère me le paye. De retour chez moi j’ai bien été obligée de constater que le niveau d’anglais d’Adrian serait trop élevé pour moi, après avoir passé un temps dingue à chercher dans le dictionnaire bilingue les seuls mots de la première page. J’ai abandonné. Pour mieux y revenir plus tard, au lycée, avec un gout pour l’anglais qui n’a jamais été démenti depuis.

Au lycée c’est La reine et moi (The queen and I) qui m’a ravie. Les situations cocasses m’ont encore une fois faite mourir de rire mais le plus délectable chez Sue Townsend était cet humour pince-sans-rire britannique qui mêle sarcasme, ironie et sens de l’à-propos. J’avais trouvé le thème de ce petit roman tout simplement génial : que se passerait-il si le peuple britannique décidait de voter contre la monarchie et que la famille royale était reléguée dans une cité un peu maussade ? La lecture en français ne m’a pas épargné la galère de ne pas toujours comprendre qui était qui et faisait quoi dans dans l’arbre généalogique, pour le moins feuillu, de la royauté britannique mais comme personne n’est jamais obligé de forcément tout savoir ou comprendre d’une culture j’ai été ravie.

C’est là que les difficultés ont commencé. Pour se procurer le deuxième tome des aventures d’Adrian Mole, systématiquement indisponible dans la librairie Decitre langues d’une grande ville comme Lyon. Il m’a fallu attendre plusieurs années pour le trouver et enfin le lire. Ravissement, rire et fiches de vocabulaire qui se seraient avérées tellement plus utiles si j’en avais fait meilleur usage. Dans les bibliothèques de Paris c’est la même histoire : trop peu des écrits de l’auteur y sont disponibles.

Parmi eux, La femme qui décida de passer une année au lit retient mon attention et je crois me préparer à une lecture légère et drôle quand je l’entame. C’est en réalité un roman très sombre que je trouve et j’en reste perplexe aujourd’hui encore. Les thèmes abordés sont bien ceux auxquels je me préparais : poids de la vie familiale, abandon du mari qui se tourne vers une maîtresse, tyrannie d’une féminité exigeante et insuffisance du temps pour soi. Pourtant le ton est grave, l’intrigue frôle parfois le drame, je suis décontenancée. Ce roman, paru en 2012, est donc le dernier de l’auteur et c’est à la lumière des problèmes de santé lourds de l’auteur que je réinterprète aujourd’hui sa portée.

Le ton y est empreint d’une sorte de fatigue (la fatigue d’Eva qui se met un beau jour au lit tout habillée comme on fait un burnout) intense. Les rebondissements retombent souvent plus bas que ce qu’ils ne montent et l’ensemble me semble alors l’expression d’un sentiment de résolution face à l’adversité. Dans le même temps le roman détaille peu comment une femme d’une quarantaine d’années, habituée à un emploi du temps très occupé par l’éducation de ses jumeaux surdoués et le souci d’un mari assisté, peut occuper ses journées passées exclusivement au lit. Je pensais quête spirituelle et révélation. Je n’ai trouvé qu’un sentiment de vide qu’Eva (le personnage principal) ne cherche pas à dépasser.

Aujourd’hui seulement j’apprends que Sue Townsend a fini sa vie dans un fauteuil roulant, rendue aveugle par un diabète qui la contraignait à de fréquentes dialyses.

Je suis peinée d’apprendre ça maintenant, comme si j’aurais pu témoigner plus de solidarité envers un auteur qui m’a accompagnée durant des années décisives et formatrices dans mon goût de la littérature, de la langue et de la culture anglaises. Sue Townsend est injustement sous-représentée sur nos rayonnages, elle mérite que je dise aujourd’hui le bien qu’elle a fait à l’adolescente que j’ai été.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s