Si tout n'a pas péri avec mon innocence / Bayamack-Tam

bayamack

Ce livre raconte comment l’esprit vient aux filles. On y apprendra, entre autres :

– comment naitre à neuf ans

– comment survivre à la perte de l’innocence

– comment grandir sans sombrer

– comment aimer l’autre sans souhaiter sa diminution

– comment faire entendre la musique de l’alexandrin

– comment désirer sans fin

– comment remettre sa vie dans le bon sens.

Le roman s’ouvre sur l’accouchement d’une femme, la grand-mère de celle que nous découvrirons comme la narratrice, et ce sont ces mots qui me font lire ce livre. Comme sur un pari.

Quand ma grand-mère tente de refermer les cuisses, la sage-femme l’en empêche et entreprend de bouchonner sans ménagement son périnée endolori. Ma grand-mère ferait bien d’interroger la signification de cette brutalité, mais comme elle a toujours eu le chic pour profiter des bons moments, elle s’accorde le répit que lui laissent la paix retrouvée de ses viscères et l’escamotage fulgurant de son nouveau-né.

Face à ces premières lignes d’une intensité et d’un aplomb rares, plusieurs remarques que la suite du roman ne fera que confirmer :

L’écriture est aiguisée, précise, fine voire tranchante. Qu’il y ait un mot que je ne connaisse pas dans le premier paragraphe me met dans de bonnes dispositions et je suis de toute façon éblouie par l’audace des premières lignes. Par la suite de nombreux autres mots inconnus, tel le délicieux « cornaquer » qui reviendra en plusieurs occasions, viendront s’ajouter à cette première découverte.

Sur le fond, l’intrigue ose, ose et ose encore quitte à parfois tomber dans l’invraisemblable. Car le décor de ce roman est plutôt unique : Kimberly est une adolescente prise en tenaille entre des parents peu soucieux de son bien-être : sa mère atypique et tyrannique, son père, tatoueur effacé et une fratrie imposante au milieu de laquelle elle passe plutôt inaperçue (sauf quand il s’agit d’être soumise au regard inquisiteur de la Famille). Les cinq enfants et les parents vivent dans une sorte de ménagerie en compagnie de leurs grands-parents maternels et tout ce petit monde est suspendu à un fil ténu. Je ne peux m’empêcher de faire un lien avec la série des Malaussène de Pennac où l’on retrouve ce foisonnement de personnages hétéroclites, en bien plus sympathiques par contre. Bientôt l’équilibre sera rompu et il faudra alors que la narratrice se réinvente et trouve une nouvelle manière de vivre.

J’ai aimé la violence des thèmes abordés, dont la trame évoque le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte. La construction de soi, de l’amour, du couple, du désir et l’émancipation d’un cadre familial que l’on remet en question. Les épreuves et les désillusions qui atteignent leur intensité dramatique au milieu du roman dessinent une carte de la narration vallonnée dont le chemin serpente avant de trouver la bonne voie, sans jamais perdre le lecteur.

Ces pages ont été un délice dont je suis sortie touchée. Emmanuelle Bayamack-Tam parvient à conjuguer une vision sans fard du monde tel qu’il se révèle à une adolescente révoltée et une écriture exigeante et subtile qui témoigne à l’inverse d’une fougue maitrisée, d’une maturité évidente. Loin d’être incompatibles les deux font un mariage détonant, surprenant.

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