Famille modèle / Puchner

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Les Ziller – Warren, Camille, Dustin, Lyle et Jonas – ont quitté le bonheur paisible du Wisconsin pour la Californie du rêve américain. Ils habitent maintenant au bord du Pacifique dans un ghetto pour riches. Warren qui a investi toutes leurs économies dans un projet immobilier ne se résout pas à avouer à sa femme et à ses enfants que l’affaire vient de tourner au désastre.

Une route qui s’étale en un ruban asphalté jusqu’aux montagnes qui pointent à l’horizon, bordée par un de ces trottoirs gris des quartiers résidentiels américains. Des enfants qui jouent et sortent flous sur la photo. C’est le titre et la quatrième de couverture qui achèvent de me convaincre. Je pressens la virée au cœur de l’Amérique des banlieues résidentielles, ambiance que je n’ai cessé de rechercher depuis la lecture des Virgin Suicides de Geffrey Eugenides.

Dès les premières pages je me fonds dans le décor aride du désert californien. Je me coule dans l’atmosphère d’Herradura Estate, ce lotissement de maisons imposantes, avec  ses « allées cavalières », sa végétation luxuriante, sans aucune difficulté.

Au bout de quelques pages je suis déjà harponnée par l’apparente simplicité d’un style qui me parait pourtant difficilement imitable. Les images et scènes ont un petit aspect surréel, comme si elles étaient peintes de façon trop nette, avec des couleurs éclatantes, lumineuses. J’ai parfois la sensation de retrouver l’atmosphère de La conjuration des imbéciles, ce style qui mêle ironie et gravité, s’amusant un demi-sourire aux lèvres de la perplexité du lecteur. On oscille entre rire et larmes devant une intrigue qui semble ne jamais prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre.

Le roman qui s’étale en trois grandes périodes : été 85, été 86 et automne 86 réussit le tour de force de recréer à échelle réduite la mémoire individuelle, nous rendant spectateur de l’évolution lente mais perceptible des personnages. Je parle de cette sensation étrange qui nous étreint parfois lorsque nous tentons de nous replacer dans  un contexte passé. Où étais-je l’année dernière au même moment ? Comment puis-je être aujourd’hui à tant d’années-lumière de tout ça en restant la même personne ? On aurait presque en nous la mémoire des premières pages et la nostalgie du début du roman.

Vieillir c’était un jeu d’enfant; il suffisait de s’entendre avec notre moi le plus veule. Au lycée on avait des idées bien arrêtées sur ce qui était méprisable, sur le genre de choses qu’on ne voulait surtout pas se retrouver à faire. Comme se soûler en solitaire. Ou regarder Face à la mort dans un video-club désert à l’heure du déjeuner. Et puis un jour on faisait ces choses et on découvrait que ce n’était pas si grave.

Puchner fait preuve dans sons style d’une finesse et d’une justesse incroyable qui s’exprime également dans le traitement des personnages. La narration n’est jamais directe mais parvient à s’immiscer dans l’esprit de chacun des protagonistes de cette famille somme toute ordinaire pour en révéler le point de vue, explorant les mécanismes et les liens délicats qui régissent une famille de l’intérieur. Soumise à l’usure du quotidien et des événements tragico-ordinaires cette fragile trame mue, évolue et redéfinit le rôle de chacun au sein de la famille.

Au-delà des liens familiaux le roman effleure la sensible question de la réussite sociale et professionnelle. Le lecteur est le spectateur d’une pièce qui se joue devant lui et la société entière, mais il a également le privilège d’investir le derrière de la scène, les coulisses sombres des carrières qui n’évoluent plus et des rêves à contre cœur remisés.

N’imaginez cependant pas une grande fresque sociale et humaine sur le modèle des Rougon-Macquart, Famille modèle est autrement moins ambitieux et infiniment plus léger.

Une lecture agréable, surprenante et rafraîchissante.

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2 réflexions au sujet de « Famille modèle / Puchner »

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