Les vestiges du jour / Ishiguro

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L’histoire d’un vrai butler anglais, un de ces majordomes de grande maison qui, parce qu’ils commandent aux valets de pied, gouvernantes, femmes de chambre et autres domestiques, se prennent pour une autre sorte d’aristocratie dans une société strictement hiérarchisée, qui reproduit en miroir celle des maîtres. Ishiguro prouve qu’il a réussi son examen de passage ès britannités et qu’il est un des écrivains les plus doués de sa génération.

Nicolas Zand, Le Monde

A première vue l’intrigue est simple : Stevens, majordome à Darlington Hall, se voit proposer un congé de quelques jours par son patron américain qui rentre quelques mois aux Etats-Unis. Dans la première moitié du XXème siècle, les employés de maison se voient rarement proposer ce genre d’opportunités et c’est presque avec appréhension et manque de motivation que Stevens s’engage dans un périple de quelques jours qui le conduira à travers la campagne anglaise.

Je m’attendais à la lecture de la quatrième de couverture à une sorte de voyage initiatique  qui aurait été comme une révélation pour Stevens, le narrateur.

La première chose qui devait donc me frapper à la lecture de ce roman est la lenteur de la narration. Je pensais lire quelque chose au cours linéaire et je suis en fait tombée sur une structure extrêmement alambiquée faite de nombreux retours en arrière, de longueurs variables.

Le roman est décomposé en chapitres correspondants au nombre de jours de voyage de Stevens mais en réalité ce n’est qu’une infime partie de l’action qui se déroule dans le cadre du présent de narration. Le plus gros de l’action est fait de souvenirs et de digressions; tant et si bien que le voyage en lui-même semble parfois être un prétexte.

En raison de l’enchaînement rapide des épisodes évoqués, la narration perd en fluidité et de grosses ficelles apparaissent. On retrouve donc fréquemment des « cela me rappelle cet autre épisode survenu quelques temps auparavant… » et autres transitions un peu maladroites.

Pour autant, une des qualités majeure de ce roman est la reconstruction fidèle du fonctionnement de la mémoire. Kazuo Ishiguro excelle dans l’art de ménager les flous et les doutes que nous connaissons tous quand il s’agit de se remémorer le cours d’événements déjà lointains.

Au final, et malgré mes quelques réticences, d’autres nombreuses qualités sont à relever dans ce roman :

La profondeur psychologique du personnage principal, d’abord. Il est probablement aisé de trouver des ouvrages qui traitent de l’âge d’or de la domesticité mais ce qui est certainement plus difficile à concevoir est l’idée que se sont faits les domestiques de leur propre métier. Ici, le roman est écrit à la première personne et le narrateur nous abreuve d’anecdotes personnelles. Pourtant, la pensée du domestique n’en demeure pas moins difficile à cerner dans la mesure où la narration est pour lui une manière de se présenter aux yeux du lecteur; d’où l’impression que Stevens navigue constamment entre deux eaux : celles de la sincérité absolue, et celles d’une mauvaise foi qui le ferait paraître (lui, son patron, sa maison) à son avantage.

Le plus subtil travail de l’auteur réside dans tout ce qu’il parvient à transmettre au lecteur à l’insu de son personnage principal qui est pourtant le maître de la narration. Malgré tout ce que Stevens veut bien dévoiler de son histoire, de nombreux traits de sa personnalité et de nombreuses hypothèses sont révélées au lecteur à demi-mots et presque malgré le narrateur lui-même.

Ishiguro affiche également son ambition de recréer l’atmosphère confinée, société du paraître et du protocole, des grandes familles de la noblesse anglo-saxonne. L’accumulation d’anecdotes prises au bas de l’échelle, dans les coulisses de ces grandes demeures régies par des armées de domestiques et de valets, permet de créer un ensemble cohérent qui prend finalement sens à l’échelle de l’histoire, notamment parce que la narration revient sur la période de la seconde guerre mondiale.

Le travail fait par Ishiguro sur cette oeuvre mérite d’être reconnu et fait de Les vestiges du jour une roman qui vaut le détour.

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