Extension du domaine de la lutte / Houellebecq

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Voici l’odyssée désenchantée d’un informaticien entre deux âges, jouant son rôle en observant les mouvements humains et les banalités qui s’échangent autour des machines à café. L’installation d’un progiciel en province lui permettra d’étendre le champ de ses observations, d’anéantir les dernières illusions d’un collègue – obsédé malchanceux – et d’élaborer une théorie complète du libéralisme, qu’il soit économique ou sexuel.

De cette quatrième de couverture je ne retiens pas le terme « odyssée » mais bien celui de « banalités ».

Parler d’une odyssée pour définir la vie médiocre d’un trentenaire dépressif, désabusé par son travail qui plus est, qui jette un regard douloureux mais déjà éteint sur sa « jeunesse » me semble un peu exagéré.

Mais finalement ce roman nous ramène au profond débat qui semble opposer les amateurs de Houellebecq à ses détracteurs. D’un côté les premiers affirment que l’auteur s’adonne à une critique acide et efficace de la société actuelle quand les deuxièmes dénoncent plutôt l’absence de style d’un auteur qui se contente d’aligner de mornes considérations dans un style purement factuel.

Pour ma part j’ai d’abord été séduite par le côté métalittéraire du début:

Vous n’êtes plus tout jeune. Vous allez mourir maintenant. Ce n’est rien. Je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture.

Il semble même, durant un vague instant, que l’auteur se livre tout entier à nous :

Les pages qui vont suivre constituent un roman; j’entends, une succession d’anecdotes dont je suis le héros. Ce choix autobiographique n’en est pas réellement un : de toute façon je n’ai pas d’autre issue. Si je n’écris pas ce que j’ai vu je souffrirai autant – et peut-être un peu plus. […] L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme.

Pourtant assez rapidement, l’évidence s’impose, le reste du roman est placé sous le signe de cette attitude désabusée qui semble être la marque de fabrique de Houellebecq. Les faits sont égrenés sur un ton monocorde, plat, et de temps en temps j’ai l’impression de lire un journal intime écrit sans passion, comme par hygiène personnelle.

Parmi les éléments caractérisant ce style nous citerons les juxtapositions de propositions n’ayant pas nécessairement de lien entre elles :

Schnäbele, sur la défensive, se replie sur sa chaise; je vais me chercher une crème caramel.

Autre élément notable, le passage au futur qui donne cet aspect prévisible et indifférent aux événements décrits par le narrateur, dans un mouvement qui semble accélérer la chute :

Il passera le reste de la matinée à téléphoner. Il parle fort. Au cours du troisième coup de téléphone, il abordera un sujet en soi assez triste : l’une de leur amies communes, à lui et à la copine qu’il appelle, a été tuée dans un accident de voiture.

Au coeur de cette mer d’huile le lecteur est parfois récompensé de sa patience par quelques pépites au style nettement plus élaboré, aux accents parfois satiriques, dont les fragments semblent tirés des tréfonds du personnage principal, dans un réveil en sursaut de la narration.

Bien sur, on peut voir se profiler une critique de la société à certains égards mais j’évoquerais plutôt le style froid et mécanique, tantôt acide, tantôt désabusé mais toujours rigoureusement exact que j’avais déjà trouvé dans La possibilité d’une île. Plus que d’une volonté de critiquer, l’écriture semble relever d’une volonté de transcription du réel en mots. La cruauté qui caractérise le réel n’a donc aucune raison d’être passée sous silence et devient plutôt la composante essentielle du style de Houellebecq.

Ce style n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Bret Easton Ellis. Descriptions distanciées, attitude indifférente et lasse du personnage principal, vocabulaire cru, violence intériorisée…Avec la différence que le style de Houellebecq me semble plus tourné vers une auto-destruction du personnage principal plutôt que vers une destruction de son environnement (que l’on pense aux meurtres sanglants de Patrick Bateman dans American psycho).

Lentement le personnage principal se dégrade physiquement et psychologiquement jusqu’à détruire la narration dont il est le garant, marquant la fin du roman comme si la tâche – tout comme la vie en général- lui devenait finalement une épreuve insurmontable.

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2 réflexions au sujet de « Extension du domaine de la lutte / Houellebecq »

  1. Disons qu’il doit y avoir pleins d’excellentes raisons de lire Houellebecq, d’apprécier son style et d’y voir du talent mais il m’attire autant qu’une paire de chaussettes sales. J’y viendrai peut-être un jour, qui sait, mais en attendant, d’autres choses me séduisent ^^
    Cela étant dit, si je devais avoir envie de le lire, à coup sûr ton billet me confirmerait dans cette envie : ta plume et ton analyse sont très fines !

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    1. Ahaha, tu es dure avec lui ^^ Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de le voir en interview mais il est comme ses livres : un peu déprimé. C’est vrai que je suis très critique et que lui n’est pas forcément attractif mais je te conseille d’essayer au moins une fois, tout ne se vaut surement pas ! En tout cas merci pour ton commentaire adorable 🙂

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