La plaisanterie / Kundera

Comment les personnages -ainsi que le lecteur- sont-ils amenés à cheminer vers le renoncement dans La plaisanterie de Kundera ?

I.La chute, la rupture passé/présent

Le roman met en scène des personnages qui se racontent individuellement mais aussi les uns les autres. Tous naviguent entre le flot de la mémoire, des souvenirs et de la réalité, du présent, des choses qui arrivent. Aucun d’entre eux ne peut s’empêcher de regarder le présent, sa texture et sa qualité à l’aune de ce qu’il a été, de ce qu’il n’est plus. les narrateurs effectuent chacun leur tour ce constant aller-retour entre le mythe de la vie passée et le présent, sorte de chute, de déliquescence.

1.Héléna et Jaroslav

Dans chacun de ces deux cas on sent l’abîme qui sépare le passé ,vécu comme le temps des illusions (en ce qui concerne la vie amoureuse et le mariage entre autres), et le présent, vécu comme le moment où s’est révélée la supercherie, où tout apparaît clair dans la lumière crue; lorsqu’il n’y a plus ni illusion ni espoir.

3.Ludvik

Le cas de Ludvik est assez symbolique et illustre plus en détails ce qui arrive à tous les personnages du roman.

Ce qui arrive à Ludvik est sorte de péché originel qui l’expulse du paradis pour le jeter dans le monde réel. Mis au ban de l’illusion communiste, à laquelle il a pourtant contribué avec ferveur, pour avoir fait une mauvaise plaisanterie (thème qui hante le roman et le rythme), il est projeté de l’autre côté des idéaux pleins d’espoir et de bonne volonté. Il est remisé avec les ennemis du communisme, il est surveillé et parqué dans un camp de redressement militaire.

C’est cette chute, cette rupture, qui conditionne tout ce qui reste de sa vie, l’emprisonnant, lui et sa mémoire dans une perpétuelle dichotomie passé/présent qui marque une profonde rupture et un décalage insoluble entre les deux. Son passé est mort, il ne lui appartient plus; le présent n’est pas non plus suite logique du passé et dès lors Ludvik flotte dans une sorte de no man’s land, dans une version de sa vie et de son histoire qui ne lui appartiennent pas, qui ne sont pas de son fait.

II.L’impossibilité du retour

De cette opposition passé/présent vécue par chacun des personnage nait l’idée que d’une manière ou d’une autre les faits peuvent être changés, le passé peut être vécu encore et le présent reprendre son sens maintenant qu’il entre en cohérence avec le passé. Cela passe par des mécanismes différents.

1.La nostalgie

Le roman fait une grande place au folklore Morave et Tchécoslovaque, détaillant réflexions à propos de la musique traditionnelle, de l’évolution des coutumes dans le temps, questionnant aussi la pérennité de telles traditions dans un monde désespérément tourné vers la nouveauté.

Le personnage de Jaroslav incarne parfaitement le rôle du nostalgique rêveur, coincé dans un monde imaginaire peuplé de contes et de légendes folkloriques. Son attachement à la tradition traduit cette crispation autour du passé qui n’est plus mais que l’on tente de faire perdurer dans le présent. Par cet enracinement forcené dans le passé on voit une tentative d’endiguer le cours du présent.

2.La vengeance

La vengeance elle aussi se veut dans le roman le moyen rêvé de modifier le passé, de réparer ce qui a été fait. Elle constitue l’illusion principale par laquelle Ludvik fantasme de pouvoir un jour inverser le cours de sa vie. Illusion qui doit être démentie puisque Ludvik lui-même fait l’expérience (assez pathétique et triste quoique profondément humaine et honnête) de l’impossibilité de la vengeance. Là où le personnage croyait rétablir un ordre initial, il réalise qu’il n’y a pas d’ordre et que tout n’est que changement. Dans le présent les choses ne sont plus les mêmes que dans le passé, les individus ont changé eux aussi et la vengeance n’a plus de sens, elle ne renvoie à rien de réel.

3.La fatalité du temps qui passe

Le temps passe, aliénant et délitant irrémédiablement les souvenirs même les plus chers. La place est faite au présent qui n’arrive plus à recoller les morceaux du souvenir.

III.La découverte de la liberté

1.Le passé est mort

C’est la découverte fondamentale que fait Ludvik. toutes les composantes du passé ont changé, le passé n’est plus.

2.Réaffirmation du présent comme seule réalité

On remarque l’attention toute particulière portée à la musique. On relève de nombreuses descriptions ancrées dans les détails qui touchent à la sensibilité de l’instant.

Le présent renaît après la mort symbolique des personnages-clef du roman:

-Jaroslav meurt de la trahison de sa femme et de son fils

-Ludvik meurt alors que ses espoirs de vengeance s’écroulent, rendant plus que réelles les épreuves qu’il a vécues et sur lesquelles il ne peut plus revenir. Ni explication ni pardon, tout s’écroule.

-Héléna meurt symboliquement après avoir essayé de se suicider avec ce qu’elle ne sait pas être de simples pilules laxatives.

-Zemanek meurt parce qu’il n’est plus le même, il n’est plus celui qu’a connu Ludvik, celui qui l’a trompé et rompu.

3.Le renoncement final des personnages

Tous sont amenés à accepter des réalités qu’ils réfutaient au départ. Lâchant prise, ils acceptent finalement de changer et de laisser les choses suivre leur cours. C’est dans ce renoncement à eux-mêmes qu’ils trouvent tous la liberté d’exister hors du passé.

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